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samedi 21 mars 2026

Printemps ? | 2025, Guo Yun Maocha, Kancha Tea

En regardant le calendrier, on pourrait presque y croire... à condition de se tenir loin de la fenêtre et de la neige qui tombe doucement depuis trois jours.

Bon, ne parlons pas de malheurs. 

Parlons plutôt de ce joli échantillon de puerh qui est venu avec ma commande Kancha l'automne dernier. Je l'avais mis de côté à son arrivée car je n'en avais pas beaucoup et j'avoue, je me sentais intimidé autant par le prix que par les parfums puissants que je craignais être incapable de retrouver dans la tasse.

(En fait, je commence à soupçonner que la tasse pourrait faire partie du problème, elle gomme les saveurs cette petite.. mais ça c'est une autre histoire.)

Bref j'avais peur de ne pas savoir lui rendre justice, c'était pas le moment. Mais maintenant ce l'est et je dois dire, tous mes sens se régalent. À l'oeil, ce sont des feuilles magnifiques, longues, fines et torsadées, très peu de brisures, et des couleurs éclatantes après un passage dans l'eau chaude. La liqueur est d'un jaune pâle sur la première infusion, plus soutenu sur les suivantes, et franchement très pure. Il y a bien quelques poussières dans le fond de ma tasse, mais rien à voir avec le sable que je retrouve parfois sur des thés de moindre qualité.

En bouche, les parfums de fruit des feuilles sèches se fondent dans les saveurs de jeunesse, sève douce aromatique et légèrement épicée, charpente d'amertume pas trop poussée mais quand même décelable, avec quelque chose d'élégant qui se déploie en rétro-olfaction. Curieusement, alors que les deux premières infusions sont souvent mes favorites, sur ce thé c'est à partir de la troisième que je prend vraiment mon pied. La profondeur des saveurs continue de se développer longtemps après avoir avalé, j'adore. Et les parfums musqués au fond de la tasse vide sont succulents. 

Quelle belle trouvaille.

Ça reste un thé très jeune et assez doux, qu'il est probablement préférable de consommer rapidement. Julien mentionne le terroir de Bulang dans sa description et c'est vrai qu'il y a un profil qui rappelle vaguement la Bulang Beauty de Tea Urchin, encore qu'avec moins de puissance et des saveurs un peu plus tranchées, plus raffinées peut-être dans son aspect "one note".

Jusqu'ici je crois que c'est cette douceur et cette élégance des saveurs qui ressort de mes dégustations des thés de Kancha. Si l'on compare avec la cuisine, la "patte" Kancha me rappelle ces plats composés de deux ou trois ingrédients seulement, dont les éléments très simples mettent en avant la maîtrise du chef. C'est prendre un risque, car ce sont des plats (ici, des thés) dans lesquels il est impossible de se cacher si la matière première n'est pas de très haute qualité, ou si l'excellence de la préparation fait défaut. Mais quand tout est à point, ce sont des petits bijoux.

Je suis bien content d'avoir pu déguster ce thé aujourd'hui. Il met dans ma tasse ce soleil qui se fait rare dans le ciel, et cette chaleur dont je rêve depuis des mois.


mercredi 11 mars 2026

Verglas | 2014, Yi Bi Zhai "Wild Arbor", Yiwu, Zhejiang, Yunnan Sourcing

Les derniers jours ont été particulièrement chauds dans mon petit coin tranquille. 16 degrés au mercure alors que les normales de saison frisent le zéro, du soleil éclatant presque toute la journée, la fonte des neiges bien amorcée... 

Ce matin en revanche j'ai été réveillé par le vent qui agitait les bacs de recyclage. C'était tellement bruyant que je croyais qu'il y avait quelqu'un dehors. Quand j'ai ouvert les rideaux, il faisait encore noir et les branches des arbres ressemblaient à ces griffes fourchues aux mouvements erratiques que l'on voit dans les films d'horreur. Pas un son quand j'ai mis le nez à la porte, seulement le sifflement sinistre du vent. Halloween en plein mois de mars. 

On annonce une tempête de verglas aujourd'hui. 

D'ailleurs voilà, ça y est, ça commence. La pluie tombe en stries dans ma fenêtre et déjà la couvre de buée. Les rares passants à cette heure matinale se pressent pour échapper à l'assaut du ciel. Un gros camion laisse des traînées de sel épaisses sur les rues. À l'intérieur, l'eau bouille et le rituel apaise ce léger fond d'angoisse qui m'étreint toujours à la mention de verglas.

C'est un truc malheureusement bien banal, bien Québécois. Début janvier 1998 a vu l'une des pires tempêtes de verglas dans l'histoire enregistrée du pays, bris et dégâts et chûtes et décès et coupures d'électricité qui ont duré quelques semaines en ville, plusieurs mois en campagne. Je pense que quiconque était assez âgé pour prendre une mesure même partielle de ce qui se passait en est ressorti avec quelques séquelles. D'ailleurs on le voit bien sur les réseaux sociaux, les Québécois ont tendance à paniquer et se sur-préparer avec toute annonce de verglas. C'était l'un de ces événements qui définit une génération et j'ai bien peur qu'il nous ait laissé avec un petit choc traumatique collectif. 

Mon thé est prêt. 

Les feuilles que j'ai choisi sont très sombre, presque noires. La liqueur est douce et parfumée. C'est un joli petit thé de la région de Yiwu acheté chez Yunnan Sourcing qu'aujourd'hui encore je bois en grand-pa style (sacrilège !). La galette n'est plus disponible mais on trouve encore quelques échantillons à la vente à un prix qui me fait hausser les sourcils. Bon, faut dire que c'est pas mal tous les prix ces jours-ci qui me font hausser les sourcils, je vais donc passer vite là-dessus. 

À priori, c'est un thé du quotidien. Un joli truc dans le haut du bas de gamme, ou peut-être au bas du moyen. Rien de particulièrement éclatant, mais ce que j'ai en bouche est vraiment sympathique. Une belle balance entre subtilité des saveurs, amertume de jeunesse et notes âgées, un pôle boisé-épicé avec une trace de sève, douceur et force à la fois, et toujours succulent même quand on pousse et sur-infuse un peu les feuilles. Ça se boit tout seul. Du bon Yiwu d'entrée de gamme qui donne une idée du minimum que devrait donner ce terroir... 

... mais rien de joueur, rien de surprenant. Au niveau de la texture, c'est lisse, sans aspérités, et finalement sans grand intérêt. Savoureux cela dit. Je pense que c'est en partie pour ça que j'aime tant le grand-pa style. Au-delà de la commodité de jeter quelques feuilles dans la tasse et basta, j'aime ces infusions changeantes d'une gorgée à l'autre. J'ai l'impression qu'elles me permettent de mieux prendre la mesure d'un thé. Les défauts mineurs sont gommés certes, mais les défauts majeurs ne peuvent pas se cacher, et les liqueurs sont riches sans souffrir d'une infusion parfois maladroite. Le GPS m'indique tout de suite si ça vaut la peine de faire une dégustation plus poussée ou pas, alors que si je commence avec un gaiwan ou une théière, je n'arrive jamais à savoir si j'ai un problème de mauvais thé ou de mauvaise technique d'infusion. 

Bon, j'irai revisionner les vidéos de Stéphane, des fois que. 

Avec la neige qui fond, les écureuils retrouvent les mannes d'automne qui n'avaient pas été mangées et je vois déjà l'effet bénéfique de la chaleur et d'une diète plus fréquente sur ceux qui passent du temps chez moi. La saison des amours est terminée, malheureusement il ne semble y avoir que des mâles qui nichent dans les environs cette année... probablement la faute du chat des voisins qui les a bien perturbés ces dernières semaines. Dommage, mais c'est la vie. Et puis c'est plus facile d'espacer l'horaire de nourriture pour les sevrer de l'aide humaine pendant l'été si je n'ai pas l'impression d'affamer des femelles gestantes. 

Après une période d'averses intermittentes, la pluie semble être prise pour de bon. Elle tombe lourde contre le sol, à l'entendre on jurerait que c'est de la grêle, ou le tapotement sec d'une main impatiente. Je suppose que c'est le ciel qui me signale que j'ai encore beaucoup de choses à faire aujourd'hui pour le souper d'anniversaire que nous organisons demain soir. (Ça devait être aujourd'hui mais avec ce verglas, personne ne veut conduire.) Bref, lorsque la vie réelle fait intrusion dans mes dégustations, c'est l'heure de déposer ma tasse.


samedi 7 mars 2026

First Rain | 2006, brique "Burang Shan", Camellia Sinensis

La pluie cessera dans les trois prochaines heures annonce météomédia en petits caractères inclinés, comme s'il ne réalisait pas l'insolite de sa propre nouvelle. Je suppose que la première vraie pluie non-verglaçante de l'année n'est pas assez sensationnaliste pour faire les manchettes. 

Mes écureuils ont l'air de rats mouillés, les pauvres. 

Cette pluie marque pour moi l'entrée officielle de la saison dans cette étrange période d'entre-deux, où l'hiver cède sa place au printemps qui n'est pas encore tout à fait prêt à répondre présent. Où la chaleur du soleil donne l'illusion d'une température clémente mais le vent encore glacial demande qu'on continue de s'emmitoufler. Une température qu'on vivait plutôt au début d'avril quand j'étais gamin, mais changement climatique oblige, c'est maintenant fin février-début mars. 

Ça arrive plutôt tard cette année en fait.

C'est le moment de l'année où il est le plus facile d'attraper froid aussi, comme mon corps me l'a rappelé cette dernière semaine. Mais je me sens assez remis aujourd'hui pour célébrer cette nature qui évolue vers la chaleur printanière. J'ai donc empli la bouilloire qui était restée vide depuis mon dernier post et sorti le gros yunomi dans lequel je bois du puerh Grand-Pa Style. (Pas de session complète encore. Avec ces étourdissements, j'ai peur pour mes ustensiles.) 

Malheureusement, la briquette choisie est aussi morte que l'hiver. Sèche et insipide en bouche, sans force, avec à peine une trace des saveurs de base que l'on attendrait d'un puerh figé au début de son adolescence. Je ne crois pas que le matériel était de grande qualité au départ, j'ai un souvenir lointain de saveurs cendrées envahissantes sur une amertume faible, mais ce qui est certain c'est que le stockage ne lui a pas fait cadeau non plus.

En GPS ses qualités ne ressortent pas beaucoup mieux, mais l'absence de notes répugnantes rend le breuvage assez générique pour apaiser mon envie de thé sans bousculer mes papilles enrhumées. C'est pas la fête, mais je n'ai pas le corps à la fête. Pour aujourd'hui, ça me va. Je suppose qu'il faut aussi des thés comme ça. 

Et puis ça reflète bien mon humeur, finalement. Je vis une petite crise spirituelle depuis quelques mois, ce repos forcé m'invite à la revisiter. J'ai l'impression de voir dans ce thé décédé non pas mes croyances profondes ou la réalité de mes expériences spirituelles, mais peut-être quelques-unes de mes illusions sur la nature des divinités... ou la nature de la vie, tout simplement. 

Ce n'est pas une crise bien grave. Je n'ai rien perdu. Mais ce que j'ai gagné entre un peu en conflit avec ce qui était déjà là. Admettre que ces deux choses conflictuelles peuvent être vraies en même temps me demande une flexibilité mentale sur un sujet sensible, où je m'étais construit des murs défensifs il y a longtemps. Laisser tomber ces murs, c'est difficile. Même quand je sais bien que c'est la liberté qui m'attend de l'autre côté. 

Dans quelques semaines, les trottoirs seront assez dégagés pour me permettre de reprendre mes marches matinales... et avec un peu de chance, dans quelques jours je serai assez remis pour reprendre mes expériences culinaires. Dans un cas comme dans l'autre, j'ai hâte. Après tous ces jours de lourdeur mentale, j'ai besoin d'un peu de légèreté.


vendredi 9 janvier 2026

Écureuils et ciel rose | 2014, Qing Mei Shan "Old Arbor", Yunnan Sourcing

Mes écureuils m'amusent. Il y en a trois maintenant qui fréquentent mon bord de fenêtre régulièrement, rivaux pour les noix de Grenoble, noisettes, et amandes en écales que je laisse à leur intention. Par grand froid polaire les visites sont courtes et intermittentes, impossibles à prédire. Mais les jours de redoux, tous les trois se pointent à peu près en même temps et guettent, postés dans l'arbre d'à côté, jusqu'à ce que l'un d'entre eux soit assez brave pour s'approcher des noix.

La première journée les mouvements sont furtifs, ils économisent leur énergie et sont beaucoup plus craintifs. Ils attendent leur tour, s'approchent lentement, s'enfuient rapidement. Mais quand il y a un deuxième jour de redoux, ça devient beaucoup plus animé. Si j'ai la chance d'être posté à la fenêtre quand ils sont dans les parages, les courses-poursuites auxquelles j'assiste sont hilarantes. 

Parlant de chance, j'ai attrapé mon premier lever de soleil 2026 ce matin, ça m'a bien fait plaisir. Je savais que ça me manquait de les voir, mais je n'avais pas mesuré l'impact jusqu'à ce que je remarque les stries roses sur le bleu foncé du ciel. Mon coeur aurait pu éclater de joie. 

Et le thé, dans tout ça ? 

Je n'ai pas été buveur assidu ces dernières semaines. Quelques tasses au GPS (grandpa-style), une théière de kamairicha, c'est à peu près tout. Ce matin du coup c'est la première dégustation sérieuse de l'année, le moment idéal pour revisiter ma galette de Qing Mei Shan et voir si elle tient ses promesses. Ses parfums en tout cas sont sublimes, sombres et fruités, au nez ça donne super envie.

Trois infusions plus tard je suis enchanté, si bien que j'ai complètement oublié de prendre des notes. 

Ce qui était agressif la dernière fois s'est arrondi. Ce qui était acide est devenu sucré. Il y a une note résineuse amère qui est bien présente sur les premières infusion, puis disparaît sous une abondance de fruits et ne s'exprime plus que lorsqu'on pousse les feuilles un peu, vers la fin de la dégustation. Gustativement, il est très agréable. Ni très fin ou surprenant, mais avec une belle force stable, satisfaisante, qui maintient des saveurs typées Lincang sur toute la session.

C'est aussi un thé qui donne chaud. L'énergie que je percevais la dernière fois est encore bien là. Je suis content de n'avoir pas essayé de le boire plus tard en après-midi car je suis convaincu que mon sommeil en serait perturbé.

Honnêtement, je ne regrette pas mon achat mais j'ai gaspillé pas mal d'argent à le faire si tard. Ça aurait été un excellent thé du quotidien dans ses premières années et le prix de l'époque (43 dollars américains l'année de sa sortie si ma mémoire est bonne) reflétait bien ça. Aujourd'hui évidemment c'est hors de prix... 

Mais bon, tant pis. Je ne sais pas si je recommande la galette, mais les échantillons sont encore abordables. C'est un bon petit thé moyen de gamme avec des feuilles luisantes, des parfums renversants, des saveurs adolescentes et beaucoup d'énergie à donner. Pour parler chiffre, avec les prix fous d'aujourd'hui, 16.50 dollars américains pour 25 grammes sur un thé de 11 ans, ça va. C'est une gourmandise qui peut valoir le coup.

Sur ce, je file, j'ai une journée remplie qui m'attend. 

Bonne année tout le monde !


mardi 9 décembre 2025

Échantillon "D" | 2013, « Autumn » Bang Dong, Lincang, Pu Jin Jing, Bannacha / Farmer Leaf

 

Début 2014, le FAT a décidé d'organiser une OSV avec William du site Bannacha, renommé depuis Farmer Leaf. Je n'ai pas pu y participer, faute de moyens, mais les copains ont gentiment payé ma part et m'ont envoyé les thés sous forme de petits paquets brun anonymes, pareil qu'à tous les autres. 

Malheureusement après ce premier test sur l'échantillon B, entre les soucis allergiques et la verdeur de ces thés primeur, je n'ai pas vraiment pu en profiter avant le dévoilement des noms. Le paquet a donc dormi pendant 10 ans sous une pile de wulong, d'ailleurs je serais bien embêté d'expliquer pourquoi il n'a pas été mis avec mes autres puerh ou dans le tiroir à échantillons. Une question d'espace probablement, ou alors de la paranoïa de contamination re: allergies (mais si c'est la seconde, pourquoi le mettre avec les wulongs ?).

Qu'à cela ne tienne, j'en profiterai maintenant.


C'est le petit paquet avec l'étiquette "D" que je choisis au hasard. J'ai une petite crainte encore en ce qui concerne les allergies. Je me souviens des réactions désagréables que j'avais sur beaucoup de shu et tous les thés de Bannacha, la façon dont mes sinus gonflaient et ma gorge se serrait, la façon dont mon estomac se tordait chaque fois que je prenais une nouvelle gorgée. N'ayant pas eu de soucis avec les shu depuis que j'ai recommencé à en boire, j'ai décidé de prendre le risque quand même, avec un petit pas de recul et en y allant lentement. Dans le pire des cas, ma journée de thé sera interrompue plus tôt que prévu et je ne posterai pas ce billet aujourd'hui. 

(Oui bon d'accord dans le pire des cas je suis hospitalisé avec trachéotomie ou je meurs étouffé sur le sol, mais on va pas dramatiser non plus.) 

Bon alors tout de suite je peux confirmer que je n'ai pas de réaction allergique, les sinus vont bien, la gorge aussi, l'air passe, ça vaaaa. J'ai bien un grattouillis dans la gorge assez prononcé, c'est désagréable, mais limite ça pourrait simplement être l'effet des tannins qui sont quand même bien présents. Mon estomac se tort un peu sur trois infusions d'ailleurs, faudra éviter les aliments acidifiant pour le reste de la journée. 

Ça pourrait en fait expliquer bien des choses, ça. Réaction immunitaire en vrac sous l'assaut des spores de moisissures + tannins marqués qui devaient faire partie de la "patte" Bannacha avant le rebranding... les deux réactions entre-croisées, ou alors la deuxième causant la seconde peut-être, et mon corps qui ne sait plus faire la différence. J'ai aussi un frère dont le corps réagit très fort aux tannins et à la perception de l'amertume, donc il y a quelque chose de famille qui se passe là.

Bon, bref, tout va bien, on peut passer à autre chose. Ou plutôt à la suite.

C'est un joli petit thé, ce Bang Dong d'automne. Une liqueur très pâle, plus limpide que beaucoup qui tournent chez moi. Ça me touche, ce jaune soutenu. Il m'évoque la jeunesse bien relative de ce thé qui a douze ans mais dans la tasse n'en fait que trois. 

Il me fait une attaque toute en douceur, avec des arômes fruités presque floraux, mielleux, purs même. La charpente tannique ne s'impose que plus tard, avec un peu d'amertume mais surtout un effet asséchant intense après avoir avalé. Dès le début je le pousse un peu pour voir la texture mais celle-ci reste assez liquide, ça coule tout seul, c'est très fin. 

C'est plutôt bon. 

J'ai du mal à m'emballer, je ne sais pas trop pourquoi. Ça manque un peu de force peut-être. C'est rond et frais, sucré, fruité, un peu musqué même, avec juste assez d'amertume pour lui éviter l'étiquette de "puerh-wulong" même si ça reste dans l'esprit d'un thé sélectionné pour plaire au palais occidental. On sent bien que c'est un thé du Lincang, il a beaucoup des caractéristiques que j'avais relevé et que j'appréciais dans les thés de ce terroir. Et pourtant... il manque quelque chose. Quelque chose que je trouve volontiers sur d'autres thés du Lincang dans ma collection, mais pas sur celui-ci.


Je reste sur une étrange impression d'un thé uni-dimensionnel alors que j'en ai pourtant relevé les complexités. Comme s'il y avait quelque chose, une saveur ou un parfum, dont je sens que ça devrait évoluer mais qui ne bouge pas.

Le traitement des feuilles leur avait donné un aspect plus oxydé, c'est peut-être ça. Ou alors c'est la douceur de la récolte d'automne qui me fait tiquer. Ou encore, c'est un thé qui mériterait de prendre la ligne haute d'un mélange plus complexe incluant plusieurs jardins, et qui du coup pour moi n'arrive pas à tiquer toutes les catégories en version solo.

Bon, un thé du quotidien peut-être. Un très bon thé du quotidien, intéressant à dégainer par matin tranquille mais dont je me lasserais vite si je devais le boire tous les jours, donc un thé à combiner avec d'autres aussi. Très bien surtout si on tolère les picotements de gorge désagréables sur les 3 premières infusions. Il est épuisé sur la carte depuis longtemps mais je salue ceux qui ont eu la bonne idée d'en récupérer une galette. 

Pour moi en tout cas je suis juste content de pouvoir enfin boire ces thés sans avoir l'impression de frôler la mort avec chaque nouvelle gorgée. On fera tourner les autres... 


samedi 6 décembre 2025

Indéfinissable | 2009, Meng Song Cha « Vieux Théiers » Maocha, Wang Xian Hao, Camellia Sinensis

Quand j'étais petit, je croyais qu'il y avait un mot exact pour chaque chose. J'étais avide de les apprendre. Tous les soirs j'ouvrais mon petit dictionnaire et j'en lisais les colonnes grises, une par une, en notant l'orthographe des mots définis. J'étais fasciné par les racines qui se déclinent à l'infini, les homophones aux orthographes trompeuses, les lettres silencieuses, toutes ces bizarreries de la langue française qui donnent tant de mal à ceux qui l'étudient. Je croyais que chacune avait un apport qui contribuait directement au sens des mots.

En vieillissant, j'ai appris au contact de l'anglais qu'en fait, il y a beaucoup de choses en français qui demeurent innommables. Des sentiments, des expressions dont les nuances sont bien définies dans d'autres langues et qui font défaut à la mienne. Mais aussi, d'autres sentiments et expressions qui me sont familiers et font défaut chez les autres. Mon intérêt pour l'étymologie et les liens entre racines de mots au sein de la très large culture indo-européenne s'est affiné. Apprendre, comprendre ces choses me semblait d'une importance cruciale.

Puis je suis devenu psychonaute et j'ai découvert à quel point la langue est un véhicule imparfait, qui ne peut refléter qu'une infime approximation de l'expérience humaine. Les choses les plus significatives demeurent indéfinies, mieux exprimées par la retenue. Par un silence. Un regard, une image. L'écho d'un son bien particulier. La caresse d'une main tendre. L'impact d'un coup porté.

Ces expériences multi-dimensionnelles se rapportent au thé comme à tout le reste. Le thé, c'est un microcosme au centre de ma vie. Une fondation sur laquelle je me bâtis depuis près de 20 ans, qui va bien au-delà des feuilles, des ustensiles, et de l'eau, qui va au-delà d'une pratique quotidienne même. Et sur laquelle j'ai parfois beaucoup de mal à mettre des mots.

Comment parvenir à capturer l'intensité d'une boisson dont les saveurs prenantes, à la limite de la violence, ont davantage changé le cours de ma vie que toute rencontre humaine ? Dont le souvenir lointain m'affecte tant, m'a si bien marqué, qu'aujourd'hui j'y puise encore une source vitale ?

Même si je tentais d'expliquer, il y a des choses qu'il faut vivre soi-même afin d'en comprendre la portée. Tous mes mots sont sujet à l'interprétation d'autrui, qui me lit à partir de sa propre expérience, laquelle en retour est différente de la mienne. Et tout ce que j'écris, vu à travers ce prisme d'humanité, devient... mundane, disent les anglais. Affligeant de banalité.

Un billet d'humeur sur un blog de thé. 

En vrai je ne sais pas si ce petit sheng de Mengsong est de grande qualité. Certainement les feuilles sont odorantes, ça sent bon le puerh dans la théière et dans la tasse. Certainement j'en apprécie les saveurs, les textures, et l'énergie qu'il transmet. Mais est-ce un Grand Thé, une boisson complexe qui enchanterait n'importe quel amateur ? Je l'ignore. On aura beau me dire que ce sont des feuilles de théiers "ancien", dans ce contexte (surtout à cette époque, au tout début du boom, et encore plus maintenant après 15 ans dans mes tiroirs) on peut se demander ce que ça veut dire en terme de qualité.

Je préfère laisser ces questions aux experts. 

Pour moi, ce sheng de Mengsong c'est l'éclair foudroyant qui a tout lancé. Un thé qui dans sa jeunesse m'a choqué les papilles comme nul autre ne l'a fait depuis. J'étais déjà un amateur de thé avant sa découverte, j'étais même bien obsédé. Mais le puerh, j'en avais peur. On parlait d'amertume foudroyante, dans ma tête je m'imaginais déjà croquer l'équivalent liquide d'un rapini

La vérité, c'est que j'ai détesté cette première gorgée. 

Quand j'ai écrit qu'il m'a choqué les papilles, je parle bien d'un choc à la limite du traumatisme. La saveur dans ma bouche me rappelait cette tentative en petite-enfance de mâchouiller une feuille d'érable (l'arbre, le vrai, pas les petits biscuits). Une sorte de sève à la fois acide et très amère qui brûle la langue et laisse derrière elle des arômes de marais. Quelque chose comme du terreau de jardin envahi de mousse verte, avec un truc par-dessous qui rappelle la décomposition. Absolument rien, rien, rien de fruité ou sucré qui aurait pu adoucir la donne, ni même un peu de rondeur pour en adoucir la texture acérée. Ou en tout cas rien que j'ai perçu dans cette gorgée-là. De tous les thés que j'ai goûté dans ma vie, c'était probablement le moins adapté aux débutants. 

J'ai avalé aussi vite que j'ai pu, puis je me suis rincé la bouche avec le reste de wulong dans ma tasse qui n'a rien rincé du tout. Au contraire. Les parfums de nez fleuris mettaient en valeur la minéralité extraordinaire qui m'alourdissait la langue. Ce wulong n'était plus qu'une saveur parasite sur le puerh dont je sentais qu'il était ma dégustation principale. 

Les fleurs se sont dissipées. Les cailloux vaseux ont continué à évoluer sur ma langue, dans ma gorge, et dans mes sinus. Cauchemar gustatif. 

Je suis incapable d'expliquer ce qui m'a fait en quémander une deuxième gorgée, qui était aussi mauvaise que la première, ou ce qui m'a poussé plus tard à en acheter quelques grammes. Masochisme probablement. Surtout je suis incapable d'expliquer l'effet que ça a eu sur moi, cette tenue en bouche incroyable, ces saveurs repoussantes. Ça a redéfini mon univers, peut-être. Ou une partie de celui-ci en tout cas.

On s'est apprivoisés depuis le temps, ce petit sheng et moi. Et puis on a mûri tous les deux. Son amertume, bien que toujours présente, s'est assagie au rythme où j'ai perdu mon enthousiasme. Il a développé des saveurs plus riches, moins vertes, alors que j'ai gagné en expérience. Je n'y détecte plus le pôle marin iodé qui m'avait tant choqué, j'espère de mon côté avoir laissé derrière certains comportement naïfs. En revanche, la rocaille tannique est toujours présente... et moi, j'ai toujours mes aspérités. Ça, ce sont nos fondations. 

Dans un cas comme dans l'autre, on a encore du travail à faire.

D'autres choses aussi. Une lente transformation des saveurs et du souvenir, de l'effet qu'il a toujours sur moi. Bien sûr, les mots me manquent pour en parler davantage à ce stade. Je ne sais même pas s'ils existent. Mais l'état, lui, s'impose comme un fait. Ce thé demeure l'une de mes références phares. 

Avec ou sans mots, je serais bien heureux si mon évolution était aussi gracieuse que la sienne.

mardi 25 novembre 2025

2011, Cha Tou Sheng Yun, Yunnan Sourcing

 

Je suis surpris de n'avoir jamais fait de compte-rendu de ce thé.

En 2014 je suis passé d'une chambre d'étudiant à un appartement 3 pièces. L'endroit était situé dans un quartier ouvrier historique bourré de constructions datant de la fin des années 1800... spécifiquement de la période entre 1868 (la date d'un feu majeur ayant complètement rasé le quartier) et 1891 (la date derrière la photo historique prise sur ma rue et sur laquelle je reconnaissais les bâtiments). La ville faisait de son mieux pour gentrifier les environs, mais les efforts se concentraient sur les deux rues facilement accessibles par l'autoroute. Par chez moi ça sentait encore la fatigue ouvrière, la violence des bas-fonds et la pauvreté. 

J'adorais ce petit appartement. Pour moi il était un symbole de liberté, mon refuge contre le monde, à cinq minutes d'un parc magnifique dans lequel je suis souvent allé marcher. Malheureusement tout ça venait avec une facture invisible. En 2015-16 je me suis mis à développer tout un tas de problèmes de santé liés à l'insalubrité du bâtiment. Rhumes qui ne semblaient jamais guérir, allergies de toute sortes et asthme se développant à l'âge adulte, poumons qui grattent en permanence... bref tous les symptômes d'une infestation de moisissure dans les murs.

Environ à la même époque je me suis mis à faire des réactions étranges sur certains thés, l'une d'entre elles se trouve même sur ce blog. Ça m'est arrivé plusieurs fois quand même. De mémoire c'était systématique sur les thés de plantations où l'on pouvait soupçonner l'emploi fréquent de pesticides (ou contamination via ceux des voisins, dans le cas de thés s'annonçant bio). Je l'ignorais à l'époque, mais mon système immunitaire était en train d'y développer une réaction allergique. 

Tous ces symptômes se sont beaucoup amélioré depuis mon déménagement, mais à l'époque les shu étaient particulièrement affectés. Pour la plupart d'entre eux, je ne pouvais pas les boire sans développer un serrement de gorge douloureux sur la première tasse, une respiration sifflante sur la deuxième, et une crise d'asthme sur la troisième (complète avec crise de panique car je ne comprenais pas ce qui m'arrivait). Des thés que j'avais bu avec plaisir en 2011, 2012, 2013 me donnaient des réactions si désagréables que mon corps en venait à réagir rien qu'en reniflant les feuilles sèches. Le même genre de haut-le-corps qu'on a à la vue d'alcool un lendemain de veille, ou de nourriture riche après une crise de foie. 

Celui-ci, c'était l'une des très rares exceptions. Jamais eu de souci ni à le renifler ni à le boire. Du coup ça m'étonne de n'avoir jamais pris le temps d'en parler car il ne doit m'en rester environ que 30 grammes sur la brique qui en faisait 250 (heureusement j'en ai trois autres). Je veux bien croire qu'une bonne moitié de brique est partie chez les copains, mais quand même. J'en ai bu souvent et avec plaisir. Aucun billet à son sujet, vraiment ? Il faut croire que non. 

Je suppose que c'est parce que je le bois généralement pour accompagner une activité de repos, lecture ou visionnement de séries télé, quand mon côté analytique est absorbé ailleurs. Un shu et un bon roman, plaisirs simples et sans mots, ni sur ce blog ni ailleurs.

Bref. 

Ça fait quelques années depuis la dernière fois, je le retrouve avec plaisir. Les saveurs de noix sont encore bien présentes, avec un côté plus âgé. Les fruits secs et confits se sont beaucoup estompés, mais je perçois encore un petit parfum de dattes sèches accompagné de sucre sur la langue quand je pousse un peu les infusions. Le menthol s'est décuplé, j'ai toujours une sensation froide sur la langue dix minutes après ma dernière gorgée. Les saveurs âgées de bois sec que je retrouvais sur les vieilleries de la dernière fois sont déjà un peu présentes, mais légères sous la terre et la boulangerie. Son énergie est bien présente, plus puissante que dans mon souvenir. Un shu du matin plutôt que du soir. 

Ce n'est pas le thé le plus complexe que j'ai bu, mais c'est probablement l'un des plus satisfaisant. J'ai bien fait d'en stocker une bonne quantité.

samedi 22 novembre 2025

Paris | 2025, Lincang Lao Shu (maocha), Kancha Tea

 

Le ciel a une drôle de couleur aujourd'hui, envahi de nuages à droite et parsemé de ciel bleu à gauche, comme s'il n'arrivait pas tout à fait à se décider. La météo nous annonce un mélange de neige et de pluie en matinée donc j'imagine que tout ça va se couvrir sous peu. Il est encore tôt, j'en profite.

Dans la commande Kancha j'avais deux puerh. C'est le Lincang Lao Shu que je choisis, celui-ci m'avait été chaudement recommandé sur le Forum des Amateurs de Thé donc j'ai hâte de goûter. J'ai mis un mois avant d'y toucher parce que comme je n'en ai que 15 grammes, je voulais être sûr que les feuilles soient remises du voyage et du changement de saison. C'est maintenant chose faite, alors plus de raison d'attendre.

Il y a une petite émotion là quand même... c'est le premier puerh si jeune que je bois depuis très longtemps, du coup il porte le poids d'attentes peut-être disproportionnées. À la base j'espère une liqueur fine et parfumée, beaucoup de fraîcheur mentholée, le musc typique des puerh de cette région, et l'opulence des parfums et textures que mentionne Julien dans sa description. Voyons voir ce que ça donne.

La première infusion est d'un jaune très clair, limpide, qui glisse tout seul dans la gorge. Je n'y trouve pas l'explosion de saveurs à laquelle je m'attendais et surtout ça part sur un pôle complètement différent, mais ce n'est pas une mauvaise chose. C'est raffiné, ça me laisse dans le nez et sur la langue un parfum qui me rappelle les biscuits Savoiardi Ladyfingers (doigts de dame ?) de la marque Bonomi que j'utilise pour les tiramisu. Un truc pâtissier, moins sucré que j'aurais cru vu les parfums, avec de l'orange confite par-dessous qui soutient l'ensemble.

Très différent de mes attentes finalement. Mais c'est un truc très bien, original, différent. Pas de déception à première vue.

Les infusions suivantes continuent dans le même registre, les saveurs se développent et se font plus présentes, ou peut-être plus amples. Ça reste quand même assez léger en bouche, mais ça s'étale dans l'espace. Je ne sais pas si ce que j'essaie de dire est bien clair. Julien a raison, on est dans l'opulence des parfums plutôt que dans l'amertume charpentée, si c'était plus sucré j'aurais pu croire que c'était un wulong.

C'est très différent des thés du Lincang auxquels je suis habitué. Mais j'y trouve autre chose, d'autres nostalgies. 

En fait ce thé m'évoque la France en général et Paris en particulier. Les rues étroites au pavé assombri par la pluie, l'architecture typique qui change trois fois d'époque sur le même pan de rue, les parapluies multicolores des passants qui se pressent d'une porte à l'autre. Les librairies et petits cafés entre deux monuments historiques, les parfums de vieux livres, d'encens et de nourriture qui s'échappent des portes ouvertes. L'ambiance qui se veut raffinée sur les moments du quotidien, la culture avec un grand C, et l'humanité derrière qui entre en jeu, qui à la fois soutient et démolis cette image léchée d'un rêve un peu lointain.

Ça me plaît.

Je ne pensais pas voyager de cette façon aujourd'hui, c'est une belle surprise. Et dans une certaine mesure, considérant ce que ça m'évoque, je me demande si ce thé n'est pas... adapté ? Conçu, peut-être ? Pour le palais français spécifiquement. Cette abondance de parfums de nez, cette opulence toute en finesse qui s'exprime une fois la gorgée avalée, c'est exactement comme les confiseries que j'ai dégusté en France. Ça me rappelle Paris plutôt qu'Aix-en-Provence principalement car je n'y trouve pas la chaleur du sud, mais ça reste dans le même domaine, le même type de personnalité. 

Voilà, c'est peut-être ça les bons mots : un thé chinois avec la personnalité d'une pâtisserie française. 

Bref, bonne pioche. Je suis bien content d'en avoir quelques grammes encore. 

vendredi 21 novembre 2025

Prise de tête | Puerh sheng non-identifié

 

Beaucoup de plaisir avec mes sheng cette semaine. Les feuilles se sont bien remises du passage à la saison froide et me font des liqueurs souples, sucrées, charpentées, parfumées... Je les déguste comme un égoïste, sans les partager, car j'utilise ce temps personnel sur d'autres sujets de réflexion. Certains ne conviennent pas au domaine public. D'autres, c'est simplement que je n'ai pas encore poussé ma réflexion personnelle assez loin pour considérer en faire un article de blog. Le silence me fait du bien.

L'une des choses qui me trotte en tête a trait à mon expérience avortée de participer au défi d'écriture de novembre (autrefois appelé NaNoWriMo, maintenant repris sous le nom NovNov). J'ai du mal à entrer dans la peau de mon personnage principal. C'est un jeune homme de 20 ans un peu timide, un peu sensible, dont les ambitions sont simples jusqu'à ce que l'histoire lui en donne des nouvelles. Ses chapitres devraient rayonner de vie, là c'est aussi mort qu'un poisson pêché la veille.

Ce n'est pas irréparable, mais je ne suis pas encore sûr de la bonne marche à suivre. Il ne manque ni de complexité, ni de cohérence interne, je ne sens pas le besoin de le remplacer par un meilleur personnage. C'est plutôt qu'il y a quelque chose chez lui qui ne m'est pas encore naturel. Ça fait coincer la transmission. En ce moment, j'écris au présent et à la troisième personne. Peut-être qu'il faudrait revenir à l'imparfait, ou alors lui donner la parole à la première personne et me laisser surprendre par ce qu'il a à dire. Peut-être que je devrais même changer de langue, écrire mon premier jet en français.

Peut-être que le problème se situe ailleurs, dans ma capacité à vivre sans engourdir l'expérience, à me fondre dans la peau d'autrui, à être vulnérable, authentique, spontané sans repasser derrière avec une examination méta-cognitive à la limite de l'obsession.

Ou alors je suis tout simplement rouillé après plusieurs années sans écrire et il faut que je revienne aux exercices de base. Drabbles ? 

C'est nostalgique les drabbles, les listes de prompt sur LiveJournal, les arbres d'écriture et autres soirées créatives. Mais tout ça, ça se faisait au sein de communautés qui sont vite devenues des béquilles, sans lesquelles je suis un peu perdu. Il faudra que je m'enseigne à le faire tout seul dans mon coin maintenant, à trouver mon propre élan sans recours à l'écho d'enthousiasme sur lequel j'avais coutume de rebondir. 

La neige s'est transformée en pluie fine, ça rend l'atmosphère morne, maussade, pleine des gris et des bruns qui caractérisent si bien le mois de novembre. Je n'ai aucune idée de ce que je bois. C'est un sheng d'un certain âge, liqueur orange un peu trouble, saveurs fruitées et boisées avec une amertume bien nette, longue tenue en bouche. Probablement un produit du Lincang. Un truc dont je prévoyais d'en boire une certaine quantité assez quotidiennement car j'en ai prélevé une cinquantaine de grammes que j'ai mis dans un petit sachet plastique avec mes échantillons. Évidemment, ayant oublié de noter ce que c'était (ou alors le nom du machin était sur le plastique mais s'est effacé avec le temps), je ne peux pas confirmer.

Cela dit si on joue un peu au détective, vu ce qui tournait dans mes théières en 2014... c'est soit les débris de la MuShuCha 2006, ou alors c'est une quantité prélevée de la grosse brique Qiao Mu Wang de 2013. Les deux pourraient faire sens. Je penche vers la MuShuCha, sans preuves. C'est probablement l'autre. 

Ça fait du bien de déguster sans prise de tête, sans chercher à identifier ce que j'ai dans la tasse. Je me laisse surprendre par ce que le thé exprime d'infusion en infusion, j'en apprécie les subtilités au niveau où j'arrive à les percevoir, sur la langue uniquement, dans le corps, sans à-priori. Le jeu mental des références s'efface, son absence renvoie à l'essentiel.

J'aimerais arriver à reproduire cet état d'esprit dans l'écriture.