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jeudi 12 février 2026

Imbolc, ou à peu près | 2015, Mi Xiang Li Shan "Light Fired", Hojo Tea

Hier, un de mes écureuils s'est présenté à la fenêtre le nez ensanglanté, des marques de griffes sur l'épaule et une grosse touffe de poils arrachée. Il avait l'air un peu hagard, le pauvre petit. Ça lui a pris trois noix avant de perdre son air de somnambule et de retrouver sa mine familière. On voyait bien qu'il souffrait quelque part, mais ses pattes semblaient toutes bien fonctionner donc j'espère que c'était simplement des ecchymoses. C'est dur, la saison des amours.

J'ai failli ne pas faire de compte-rendu ce coup-ci, question de paresse mais aussi parce que je n'ai pas l'impression d'avoir grand-chose à dire. Beaucoup de train-train quotidien, quelques projets de cuisine auxquels je ne me suis pas encore mis, j'ai préparé de la bette à carde cette semaine tiens. C'est un légume feuille un peu sucré, assez sympathique avec ses couleurs variées, mais dont les saveurs se sont perdues dans le plat. Pas grave. Je ferai mieux la prochaine fois. 

Bref, beaucoup de survol et la difficulté de me poser. Il y a des périodes comme ça je suppose. 

Le Mi Xiang Li Shan que j'ai pigé dans ma pile d'échantillons n'est plus disponible à la vente depuis longtemps. Je crois qu'il vient de David, mais je n'en suis même pas sûr puisqu'il était rangé à part. Heureusement le FAT vient à ma rescousse avec quelques informations, ici en photo par Sébastien, des compte-rendus par Melawach et Julien (avec Blossom à la suite) qui l'avaient dégusté ensemble, et un commentaire de Blossom dans lequel on peut lire la description originale chez Hojo-san : 

Mi Xiang means muscatel or honey flavor in direct translation. This tea was made only from the leaf attacked by green fly. It gives extremely sweet flavor. Some people think its flavor is more like ripe mango.

Intéressant. 

Dans la tasse ce n'est pas le sucre qui domine cela dit. J'ai plutôt l'impression de boire un croisement entre un roulé taiwanais de haute altitude et un Dancong chinois, avec des parfums extraordinaires (du fruit exotique certes, mais surtout un floral opulent et miellé) sur une base un peu verte, un peu acide mais pas d'une façon déplaisante. La liqueur est très pure et la texture enrobante est une sensation à elle toute seule. Je regrette de ne pas l'avoir dégusté plus tôt. 

Je crois que dans sa jeunesse il m'aurait évoqué l'automne, et au nez quand je l'ai choisi je sentais bien la chaleur des fruits mûrs. Mais son étiquette ("Light Fired") donne en fait la bonne impression. Ses parfums typés me rappellent le Dong Ding de M. Nen Yu. C'est parfait pour aujourd'hui. 

Mes envies de printemps s'accordent au ciel bleu et à la température clémente (toute relative : il fera -3 C au plus chaud de la journée). Je crois que c'est la première fois que je saisis vraiment l'intérêt de célébrer Imbolc, "les prémisses du printemps" en cercles païens, au mois de février. Montréal est sur la même latitude que Bordeaux mais on ne pourrait pas le dire. Mon expérience me dit que les masses de neige accumulée mettront encore deux mois à fondre, et on est à risque d'une tempête jusqu'au début mai. 

Et pourtant, la nature s'éveille. Les plantes sont encore en dormance mais les jours allongent à une vitesse folle, les animaux sont actifs, et puis il y a quelque chose dans l'air. Un frémissement, une fébrilité joyeuse qui, faute d'exutoire, peut rapidement devenir de l'impatience. Le froid va être difficile à supporter ces prochaines semaines, avec toutes ces promesses de printemps.

Ça sera bientôt le temps des sucres sinon, j'ai bien hâte de voir ce que donneront les récoltes cette année. Est-ce que "l'hiver d'antan" que l'on vient d'avoir prédit aussi un "printemps d'antan"? Il est encore un peu tôt pour le dire, mais j'imagine que les gens qui ont des érablières ont les doigts croisés et les fesses serrées. Le changement climatique a beaucoup affecté les producteurs d'érable ces dernières années. Une petite accalmie dans la montée des prix ne ferait de mal à personne.

Longévité incroyable sur ce thé au passage. L'aspect vert acide s'est complètement résorbé, j'ai maintenant de jolies tasses de jus de fruit. Les parfums se perçoivent encore plus aisément qu'au début, c'est comme si toutes les saveurs parasites se sont évaporées pour ne plus laisser que le sucre et le fruit. Et la texture est encore plus épaisse, enveloppante, souple. Superbe. 

Une petite montée de chaleur me fait mettre cette dégustation en pause, c'est trop d'énergie là, mais sans aucun doute je la poursuivrai plus lentement tout l'après-midi. Un énorme merci, David (ou si ça ne venait pas de toi, merci à la personne qui me l'a gentiment offert). 


dimanche 8 février 2026

Premiers signes du printemps | 2020, Ning'er "Golden Honey Aroma", Yunnan Sourcing

Mes écureuils ont commencé à se pourchasser dans les rues, la saison des amours est arrivée. Depuis la fin novembre je n'en vois généralement qu'un ou deux à la fois, ce matin il y en avait six ! La plupart d'entre eux beaucoup plus intéressés par la petite femelle en chaleur qui cherchait à déjeuner que par les noix laissées devant ma fenêtre. Mais comme la belle est l'une de mes régulières... Va falloir faire gaffe aux horaires de nourriture sinon les petits prédateurs vont prendre leurs repères. Le chat des voisins est déjà en alerte. 

Le retour tranquille de la lumière matinale me fait un bien fou. Ne manque plus que la chaleur. J'ai bien hâte de pouvoir retourner marcher régulièrement, les rues glacées me rendent trop prudent et craintif pour apprécier l'exercice. On attend du redoux la semaine prochaine, avec un peu de chance les épisodes de grand froid seront bientôt terminés. 

Il fait encore trop moche pour sortir les thés frais, c'est donc dans la chaleur et les notes sombres d'un thé rouge que je me réfugie. Après quelques hésitations, je me jette sur un Ning'er "Golden Honey Aroma" du printemps 2020 qui vient de chez Yunnan Sourcing (et qui s'y trouve encore dans une version plus récente, à très petit prix d'ailleurs).

Je ne sais plus trop quand je l'ai acheté, probablement en solde début 2022. Un bon petit thé du quotidien. Pas trop complexe, mais les feuilles sont belles et la note maltée est sympathique. C'est au niveau des parfums je crois qu'il se démarque le plus. Je retrouve au nez des notes de chocolat et un truc fruité-floral envoûtant que je me souviens avoir aussi trouvé dans la tasse quand il était plus frais (ou peut-être quand j'avais une meilleure eau). Ça s'est dissipé depuis, dommage.

Bon, il a presque six ans quand même, on lui demandera pas de performer comme un jeune premier. 

Heureusement il se boit encore très bien. Des saveurs tanniques très rondes, typiques sur tous les thés rouges du Yunnan que j'ai goûté, la note de malt relevée que j'ai mentionné plus tôt, pas beaucoup de sucre mais beaucoup de douceur, une épaisseur dans la bouche surprenante. C'est un peu single-note et ça s'épuise vite (deux infusions et c'est déjà terminé), mais ça se boit avec plaisir. Pour l'instant ça me convient. L'énergie et la caféine qui circulent dans mes veines n'ont pas besoin d'amplification supplémentaire.

La liqueur est très jolie, j'aime ce rouge-orangé bien translucide, sombre et lumineux à la fois. Il s'accorde de façon magnifique avec les couleurs et textures synesthésiques que me renvoient mon cerveau, une envolée de bulles sur fond sombre, un verre de vin rouge dans un rayon de soleil. Mes photos ne lui rendent pas justice. Cette couleur a pour moi quelque chose de magnétique, poétique, je pourrais m'y perdre en contemplation quelques heures. Plus jeune, j'aurais empreint une histoire de ses teintes. 

Je me suis beaucoup demandé ces derniers mois si je ne devrais pas écrire mes billets en anglais. Après tout, c'est une langue que j'ai mis beaucoup d'effort à apprendre à un niveau littéraire pour pouvoir écrire de la fiction. En ce moment, je baigne dans un milieu très francophone... j'ai peur de perdre mon vocabulaire anglo à force de manquer de pratique. Et il y a aussi tout plein de billets qui me viennent spontanément en anglais, mais dont je n'arrive pas à traduire le ton ou le sujet correctement en français et qui finalement passent à la corbeille. Je déteste cette impression d'auto-censure.

De l'autre côté, j'apprécie le petit refuge que je me suis bâti ici, qui me sert de phare en quelque sorte. Un élément stable dans une situation de vie en suspens où je n'ose pas encore me rebâtir par crainte d'un nouveau déracinement. Et une partie, peut-être négligeable mais peut-être pas, de ce qui me rend confortable c'est l'emploi du français, une langue dans laquelle il me semble plus naturel, ou en tout cas certainement plus facile, de m'étaler. Toutes ces virgules ne sont probablement pas un tic d'écriture à encourager cela dit...

Bref, j'y réfléchis encore, à suivre. Peut-être que le prochain post sera en anglais. Ou peut-être pas. On verra.

L'un des mâles étrangers qui pourchassait la femelle avant de découvrir sa manne de noix... une seconde après avoir pris cette photo il se relevait sur ses pattes arrières et me toisait full frontal 👌 pas de doute, c'était bien un petit garçon.

mardi 9 décembre 2025

Échantillon "D" | 2013, « Autumn » Bang Dong, Lincang, Pu Jin Jing, Bannacha / Farmer Leaf

 

Début 2014, le FAT a décidé d'organiser une OSV avec William du site Bannacha, renommé depuis Farmer Leaf. Je n'ai pas pu y participer, faute de moyens, mais les copains ont gentiment payé ma part et m'ont envoyé les thés sous forme de petits paquets brun anonymes, pareil qu'à tous les autres. 

Malheureusement après ce premier test sur l'échantillon B, entre les soucis allergiques et la verdeur de ces thés primeur, je n'ai pas vraiment pu en profiter avant le dévoilement des noms. Le paquet a donc dormi pendant 10 ans sous une pile de wulong, d'ailleurs je serais bien embêté d'expliquer pourquoi il n'a pas été mis avec mes autres puerh ou dans le tiroir à échantillons. Une question d'espace probablement, ou alors de la paranoïa de contamination re: allergies (mais si c'est la seconde, pourquoi le mettre avec les wulongs ?).

Qu'à cela ne tienne, j'en profiterai maintenant.


C'est le petit paquet avec l'étiquette "D" que je choisis au hasard. J'ai une petite crainte encore en ce qui concerne les allergies. Je me souviens des réactions désagréables que j'avais sur beaucoup de shu et tous les thés de Bannacha, la façon dont mes sinus gonflaient et ma gorge se serrait, la façon dont mon estomac se tordait chaque fois que je prenais une nouvelle gorgée. N'ayant pas eu de soucis avec les shu depuis que j'ai recommencé à en boire, j'ai décidé de prendre le risque quand même, avec un petit pas de recul et en y allant lentement. Dans le pire des cas, ma journée de thé sera interrompue plus tôt que prévu et je ne posterai pas ce billet aujourd'hui. 

(Oui bon d'accord dans le pire des cas je suis hospitalisé avec trachéotomie ou je meurs étouffé sur le sol, mais on va pas dramatiser non plus.) 

Bon alors tout de suite je peux confirmer que je n'ai pas de réaction allergique, les sinus vont bien, la gorge aussi, l'air passe, ça vaaaa. J'ai bien un grattouillis dans la gorge assez prononcé, c'est désagréable, mais limite ça pourrait simplement être l'effet des tannins qui sont quand même bien présents. Mon estomac se tort un peu sur trois infusions d'ailleurs, faudra éviter les aliments acidifiant pour le reste de la journée. 

Ça pourrait en fait expliquer bien des choses, ça. Réaction immunitaire en vrac sous l'assaut des spores de moisissures + tannins marqués qui devaient faire partie de la "patte" Bannacha avant le rebranding... les deux réactions entre-croisées, ou alors la deuxième causant la seconde peut-être, et mon corps qui ne sait plus faire la différence. J'ai aussi un frère dont le corps réagit très fort aux tannins et à la perception de l'amertume, donc il y a quelque chose de famille qui se passe là.

Bon, bref, tout va bien, on peut passer à autre chose. Ou plutôt à la suite.

C'est un joli petit thé, ce Bang Dong d'automne. Une liqueur très pâle, plus limpide que beaucoup qui tournent chez moi. Ça me touche, ce jaune soutenu. Il m'évoque la jeunesse bien relative de ce thé qui a douze ans mais dans la tasse n'en fait que trois. 

Il me fait une attaque toute en douceur, avec des arômes fruités presque floraux, mielleux, purs même. La charpente tannique ne s'impose que plus tard, avec un peu d'amertume mais surtout un effet asséchant intense après avoir avalé. Dès le début je le pousse un peu pour voir la texture mais celle-ci reste assez liquide, ça coule tout seul, c'est très fin. 

C'est plutôt bon. 

J'ai du mal à m'emballer, je ne sais pas trop pourquoi. Ça manque un peu de force peut-être. C'est rond et frais, sucré, fruité, un peu musqué même, avec juste assez d'amertume pour lui éviter l'étiquette de "puerh-wulong" même si ça reste dans l'esprit d'un thé sélectionné pour plaire au palais occidental. On sent bien que c'est un thé du Lincang, il a beaucoup des caractéristiques que j'avais relevé et que j'appréciais dans les thés de ce terroir. Et pourtant... il manque quelque chose. Quelque chose que je trouve volontiers sur d'autres thés du Lincang dans ma collection, mais pas sur celui-ci.


Je reste sur une étrange impression d'un thé uni-dimensionnel alors que j'en ai pourtant relevé les complexités. Comme s'il y avait quelque chose, une saveur ou un parfum, dont je sens que ça devrait évoluer mais qui ne bouge pas.

Le traitement des feuilles leur avait donné un aspect plus oxydé, c'est peut-être ça. Ou alors c'est la douceur de la récolte d'automne qui me fait tiquer. Ou encore, c'est un thé qui mériterait de prendre la ligne haute d'un mélange plus complexe incluant plusieurs jardins, et qui du coup pour moi n'arrive pas à tiquer toutes les catégories en version solo.

Bon, un thé du quotidien peut-être. Un très bon thé du quotidien, intéressant à dégainer par matin tranquille mais dont je me lasserais vite si je devais le boire tous les jours, donc un thé à combiner avec d'autres aussi. Très bien surtout si on tolère les picotements de gorge désagréables sur les 3 premières infusions. Il est épuisé sur la carte depuis longtemps mais je salue ceux qui ont eu la bonne idée d'en récupérer une galette. 

Pour moi en tout cas je suis juste content de pouvoir enfin boire ces thés sans avoir l'impression de frôler la mort avec chaque nouvelle gorgée. On fera tourner les autres... 


mercredi 19 novembre 2025

Confusion | 2012, « Impression », Lincang, Wu Liang & Simao, Yunnan Sourcing


Cette galette goûte l'eau.

Je ne sais pas comment l'exprimer autrement. Elle a peu de saveur, de l'acidité, un poil d'amertume, quelques parfums peu développés, ce n'est pas mauvais, c'est surtout très diffus. Mais c'est l'image mentale que ce thé me renvoie qui est si présente, si précise, que j'ai du mal à la dépasser pour me concentrer sur ce que j'ai en bouche : une eau sombre, vive, dont la surface est effleurée d'une aile de canard en vol. L'omniprésence des couleurs vert cèdre et violet sombre, parsemés de reflets d'or et d'un mouvement calme, concentrique, brisé par le vent et ses vaguelettes, par le flot naturel de la rivière.

Je ne la décris plus tout à fait de la même façon mais de toute évidence c'est la même image. Elle se retrouve au bas du premier compte-rendu que j'en ai fait en 2013, et encore sur l'autre de 2016

Je crois que c'est peut-être une question de texture en bouche... la liqueur est à la fois épaisse et coulante, me rappelle les gorgées d'eau dure que j'ai bu en visite chez une amie à St-Hyacinthe. Ça n'en a pas les saveurs (heureusement), mais la texture, ça pourrait être ça.

Drôle de thé.

Une mauvaise pioche celle-là aussi, il faut bien l'admettre. Je me demande si la personne qui a monté le mélange avait de l'expérience dans le vieillissement des feuilles de ces régions, ou si c'est tout simplement les restes de maocha qui ont été mêlés et pressés ensemble juste pour épuiser les stocks, sans trop se soucier de ce que ça allait donner en vieillissant. Elle était correcte dans sa première année, très fraîche bien qu'un poil agressive, des beaux parfums, j'en avais gardé un bon souvenir. Mon deuxième test trois ans plus tard n'était pas aussi concluant. Et maintenant ? 

L'astringence qui me dérangeait n'y est plus, le côté fumé s'est complètement dissipé. La texture est toujours bien ronde et épaisse. C'est vaguement sucré, à mi-chemin entre fruité et boisé sans être vraiment ni l'un ni l'autre. Mais il manque quelque chose. Je n'arrive pas à décrire ce que c'est. Une porte ouverte qui devrait être fermée, une absence là où j'attendais une présence, et en contrepartie trop de présence là où je préférerais quelque chose qui s'efface. Un assemblage réussi devrait donner un thé dont le tissu gustatif se déploie sur plusieurs registres, dans celui-ci j'ai une étoffe triple épaisseur à gauche et parsemée de trous à droite.

Bref cette confusion des parfums et saveurs me donne de la confusion mentale. Beaucoup trop de yang, pas assez de yin, ça fait mentir son emballage. Qu'est-ce que je bois là en fait ? Je n'arrive pas à le déterminer. C'est comme si j'avais dans la tasse un Élément plutôt qu'un thé, et en plus c'est pas exactement celui qui m'est le plus amical. 

C'est meilleur un peu tiède, j'y trouve plus de complexité, allez savoir... c'est pas mauvais, mais c'est complètement débalancé.

Mes infusions de sheng avaient tellement de succès ces derniers jours que je me suis dit allez, c'est l'heure de re-tester les trucs que j'avais classé il y a 10 ans dans la pile des savates, j'ai eu des bonnes surprises en octobre dernier. Mais en fait non, celle-là y'a rien à faire, ça passe toujours pas. Elle me rappelle une autre de mes galettes d'ailleurs, une "Yun Chun Jinggu Da Bai Hao" de 2008 que j'avais récupéré chez ChaWangShop il y a 15 ans et qui a grosso modo les mêmes travers. Confusion, débalancement, liqueur épaisse avec des saveurs qui m'évoquent l'eau. Elles étaient rangées l'une près de l'autre, la contamination n'est pas impossible.

Qu'est-ce qu'on fait avec nos mauvaises pioches ? C'est beaucoup de thé à mettre au compost. Pensez-vous que mes écureuils aimeraient en grignoter les feuilles ? Je ne me vois pas refourguer cette galette à quelqu'un d'autre... ou alors en présentant des excuses quoi. Peut-on cuisiner du mauvais sheng ? Faudrait que je trouve une recette qui fonctionnerait avec ces saveurs, mais c'est tellement timide dans la tasse que j'ai l'impression que ça n'apporterait pas grand-chose au plat que j'en ferais. Une sauce à faire réduire peut-être... mais pour aller avec quoi ?

Bon. J'ai le temps d'y penser, je suppose. C'est pas comme si la galette allait se faire pousser des pieds pour partir en courant. 

(Mais si elle y songe je vais pas l'en empêcher.)


2013, Mu Shu Cha bio, Mengku Rongshi, Yunnan Sourcing

 

Deux matins ensoleillés à la suite, je suis comblé.

Mes petits écureuils se portent bien, j'en ai maintenant trois qui viennent se nourrir de noix de coco, noisettes en écale, et grains de maïs à ma fenêtre. Demain je crois que je leur offrirai des morceaux de carotte crue, histoire de varier les plaisirs.

Mes thés se portent encore mieux : c'est le troisième jour que des feuilles testées pendant la mauvaise période fin octobre / début novembre retrouvent leur pleine vigueur dans ma tasse, et ça c'est toujours un grand plaisir. C'est au tour de la MuShuCha 2013 aujourd'hui (encore disponible chez Yunnan Sourcing, mais à quel prix ! enfin c'est un thé de 12 ans je suppose...). J'avais un souvenir très net de l'avoir trouvée agressive et sans saveurs le mois passé, maintenant elle me rappelle la galette 2006 que j'adore. Un beau succès.

Des copains m'avaient dit à son achat de ne pas trop me faire d'idées car la qualité des feuilles a changé après le boom de 2007, mais franchement à la boire je ne suis pas sûr d'être bien d'accord. C'est moins généreux en parfums musqués et fruités peut-être, un peu plus vert et sec que dans mon souvenir, mais j'y retrouve le même raffinement incisif, la même finesse des parfums de tête, le même foisonnement de la texture et des saveurs, et la même charpente charnue qui soutient l'ensemble. Le producteur a fait de son mieux pour recréer l'assemblage et pour moi c'est franchement réussi.

Je pense qu'il faut surtout retenir que la 2006 avait passé 4 ans de plus dans le Yunnan avant d'arriver chez moi parfaite pour boire. Celle-ci était arrivée l'année après son assemblage et beaucoup trop verte pour dégustation immédiate. Les différences pourraient finalement n'être dues qu'au stockage. Et ce qui se trouve dans ma tasse est très, très bon.

Dans tous les cas, pour une galette qui m'avait coûté 23 dollars à l'époque, je suis plus que comblé. C'est un joli puerh que je vais boire avec plaisir, et laisser évoluer avec encore plus de plaisir.

Est-ce que je payerais le prix d'aujourd'hui pour une galette complète ? Certainement pas à l'aveugle ou sur les recommandations d'autrui comme j'avais fait à l'époque. Mais j'en prendrais bien un échantillon et, si ça me plaît, alors là je n'hésiterais pas. Une centaine de dollars pour un thé de 12 ans, comparé à la MuShuCha 2006 qui était 70 dollars en 2014 ? Pour une fois, ça le fait. Ça le fait même très bien. 


jeudi 13 novembre 2025

Wulong, mon amour | 2025, Lam Dong Bai Hao, Lam Dong, Vietnam, Camellia Sinensis


Hier après-midi j'ai appris que la grève des transports en commun de Montréal s'est terminée, ou plutôt a été cassée. Les choses ne sont pas réglées, les négociations autour de la table continuent et je souhaite aux employés une résolution acceptable, mais en attendant le service reprend. Et ça, pour moi en tout cas, ça veut dire une ligne directe à la boutique Camellia Sinensis que je m'étais promis de visiter dès que les transports retrouveraient un horaire normal.

Promesse tenue. 

Je regrette de n'avoir pas amené mon appareil photo. La rue St-Denis était magnifique, noire de monde comme d'habitude, coiffée de neige et de pluie et pourtant colorée par les dernières feuilles d'automne, les lumières des boutiques, les panneaux d'affiche... Une sorte de New York à l'échelle humaine, avec le charme typique de l'architecture québécoise d'il y a 100 ans mêlée des avancées technologiques du monde moderne. Un paradis urbain qui me ramène tout droit au début de ma vingtaine quand j'y étudiais, car malgré le temps qui passe l'ambiance n'y a que peu changé.

J'aime Montréal. Retrouver le Quartier Latin l'espace d'un moment a été un vrai plaisir. Il faudra que j'y retourne quand les beaux jours reviendront. 

Bref. J'en suis revenu avec quatre thés, trois wulong et un kamairicha qui m'a été chaudement recommandé en remplacement des sencha que je zieutais. (Apparemment la meilleure période pour acheter les sencha frais arrivé c'est début août. Je prends note.) 

L'un des wulong avec lesquels je suis revenu c'est un Oriental Beauty qui vient du Vietnam. Il n'était pas du tout dans ma ligne de mire, moi je regardais plutôt le Guei Fei, mais l'une des employées est venue m'en offrir une tasse et woah. Les parfums ! Les saveurs ! J'ai été conquis immédiatement. Au diable la dépense, je m'en suis récupéré 25g et franchement j'ai bien fait. Je n'ai qu'à humer les feuilles sèches pour le savoir.

C'est celui que je me prépare ce matin. 

Il est absolument magnifique. J'ai mis 5 grammes dans mon gaiwan et honnêtement je suis tenté de diminuer la dose pour la prochaine fois, car il me fait de ces liqueurs concentrées ! 10 secondes sur la deuxième et c'est très fort, à la limite d'être trop pour moi. Je le déguste à petites gorgées, les yeux mi-clos, accompagné d'un petit écureuil qui grignote les grains que j'ai laissé pour lui devant ma fenêtre.

Entre les shu des deux derniers jours et celui-ci, je me sens revivre. Mes thés sont bons, mes matins sont calmes, je me sens l'esprit clair et le corps centré malgré quelques douleurs qui persistent. Ça faisait quelques semaines que je ne m'étais pas senti aussi bien. 

La neige fond doucement aujourd'hui, c'est plus chaud. Je ne sais pas si ça sera suffisant pour faire fondre la pile qui s'est accumulée dans le jardin, mais ce n'est pas bien grave. J'aime bien cette température, quand l'air chaud porte la fraîcheur de la neige, que les trottoirs sont dégagés mais que les plantes en dormance sont encore ensevelies. J'y trouve une magie dans l'air qui se fait plus discrète en d'autres temps de l'année. Question de liminalité, peut-être. 

Mes écureuils gourmands s'arrachent les noix que j'ai laissé pour eux, cette énergie par temps froid c'est très bon signe. Je ne les avais pas vus depuis la première chute de neige mais ils sont bien gras et actifs, je suis maintenant rassuré. C'est bientôt la saison des amours pour eux, la nourriture supplémentaire leur donnera un avantage.

Quatrième infusion, toujours à 20 secondes. Enfin, je sens qu'il est temps de commencer à pousser. Ce muscat mielleux accompagné de fruits cuits, quels parfums, vraiment. Je ne suis pas tea drunk mais je sens que ça pourrait arriver dans d'autres circonstances, si je mettais de côté l'aspect analytique peut-être, si je n'étais pas en train d'écrire ce billet. La liqueur est d'une couleur soutenue, orange rougeâtre, qui me rappelle celle des feuilles mortes encore fraîchement tombées. Je ne me lasse pas de la contempler, d'en humer les parfums qui embaument la pièce entière.

Vraiment, j'ai l'impression de tomber dans la dithyrambe là, mais c'est parce que je prends tellement de plaisir à cette dégustation. Et puis ça faisait si longtemps que je n'avais pas dégusté d'Oriental Beauty, qui est l'un de mes préférés. Ce ne sont pas des thés bon marché, je n'ai pas souvent l'occasion de m'en offrir une tasse. 

Je pourrais continuer à m'étaler mais à ce stade, j'avoue, je n'ai plus rien à dire... c'est bon, c'est parfumé, c'est chaud, c'est réconfortant, et ça me reste en bouche d'une façon très agréable. Bref, je vais laisser le thé me parler de lui-même, et moi me confiner au silence une heure ou deux. Ça fera du bien à tout le monde.

mercredi 5 novembre 2025

2014, Qing Mei Shan "Old Arbor", Yong De, Mengku, Lincang, Yunnan Sourcing


En 2014 j'ai gagné le premier prix du concours de Yunnan Sourcing. 

Scott avait commencé deux ans plus tôt à presser ses propres galettes. C'était la troisième fois qu'il lançait en janvier un appel pour recevoir des soumissions de design en accord avec l'année chinoise en cours. Les concours des deux années précédentes avaient été remportées par des illustrateurs professionnels. Leurs designs, minimalistes et bien léchés, rassemblaient toutes les qualités qu'on peut attendre du travail de quelqu'un qui en a fait son métier. 

En janvier 2014, moi, j'étais accablé par le deuil. Philippe nous avait quitté quelques mois plus tôt et j'en ressentais encore un impact vif... mais surtout, mon grand-père était aux soins palliatifs depuis le début novembre, en train de perdre son combat contre la leucémie. J'avais besoin d'un échappatoire et ce concours, c'était exactement ce qu'il me fallait. 

Considérant mon statut d'amateur, je n'avais pas vraiment en tête de gagner. Quand on m'a annoncé que j'avais remporté le premier prix, ça m'a donné un choc. Malheureusement, les galettes ont été pressées tardivement cette année-là et pour plusieurs raisons, je n'ai pas eu l'occasion de m'en récupérer une à l'époque. 

11 ans plus tard, c'est maintenant chose faite. Elle est arrivée hier. 

Évidemment, dans l'idéal j'attendrais jusqu'au début décembre avant de la faire tourner dans mes théières. Mais est-ce que j'ai la sagesse et la patience d'attendre jusque là, alors que je viens de recevoir 400 grammes d'un thé que je n'arriverai probablement pas à finir avant la fin de ma vie, simplement parce que j'en ai déjà beaucoup trop ? Absolument pas. 

D'une façon tout à fait prévisible, la liqueur est brusquée, sèche et râpeuse sur les premières infusions... les arômes sont verts façon salade confite, en retrait, mettant de l'avant des saveurs métalliques et désagréables. Exactement tous les problèmes que je rencontre encore et encore sur des thés testés trop tôt, ou à la mauvaise période de l'année. Bref, tout ça, on y reviendra dans un mois ou deux pour voir ce que ça donne car en ce moment c'est impossible de juger vraiment.

Mais je remarque aussi une belle épaisseur à cette liqueur, qui est d'ailleurs d'une limpidité exceptionnelle pour un puerh. Je remarque que ses arômes me tapissent la bouche, y demeurent un long moment. Je remarque la chaleur qui me prend la gorge après son passage, l'énergie qui m'étreint comme un amant. La description originale, inchangée depuis 2014, mentionne un "kick-ass cha qi"... il y est encore. Mon derrière confirme. Le reste de mon corps aussi. 

On a une bonne idée de ce que les arômes donneront en reniflant la surface de la galette. J'y trouve là un fruité musqué juteux, généreux, qui me rappelle ce que je retrouve sur mes autres galettes du Lincang. Dans ma bouche, une magnifique finale camphrée-mentholée qui s'impose et se développe à partir de la troisième infusion. Ça me fait saliver. J'ai bon espoir (à la limite de la certitude) que dans un mois tout ça se dévoilera davantage, et aussi d'une façon plus agréable pour moi. Après tout, c'est pas mon premier rodéo.

Et sinon... pour la première fois de la semaine, j'ai l'impression d'avoir l'esprit clair et vif. Ça compte, surtout quand on s'est lancé un peu à l'arrache sur un défi d'écriture de roman. 

Trois chapitres à mon actif ! Allez, c'est l'heure d'entamer le quatrième. 

samedi 1 novembre 2025

En Vérité | 2013, Da Ye Qing Bing, Mengku Rongshi, Yunnan Sourcing

J'avais tapé tout un post à propos de NaNoWriMo hier en planifiant de le poster vers minuit, mais les imprévus ont fait qu'à minuit, j'étais sur autre chose. Mon petit billet est obsolète. En le relisant, je réalise que c'est mieux comme ça. Il avait quelque chose de malhonnête, qui ne reflétait pas mes pensées telles qu'elles le sont vraiment. 

La vérité c'est que je ne sais pas si je vais participer cette année. Là tout de suite j'ai du mal à rassembler l'énergie mentale qu'il me faut pour pondre 2,000 mots de fiction avant la fin de la journée, et de savoir qu'il y aura 29 jours supplémentaires de ça m'épuise à l'avance. 

Mais j'ai peut-être tout simplement besoin d'un peu de thé et de faire la paix avec moi-même, puis de me retrousser les manches. 

J'avais pris soin de sélectionner un puerh hier soir, c'est donc celui que je déguste aujourd'hui : Da Ye Qing Bing de Mengku Rongshi, millésime 2013, acheté à l'époque sur Yunnan Sourcing. Elle y est encore à un prix ma foi bien plus élevé que celui que j'avais payé, mais encore raisonnable pour un puerh de 12 ans. Et... je prend un peu d'avance sur le reste, mais il faut le dire : leur stockage étant bien meilleur que le mien, les différences sont probablement considérables.

Honnêtement, je ne sais pas trop quoi en penser. 

Mes papilles sont peut-être mal réveillées, je le trouve fade. Les deux premières infusions étaient intéressantes sur les textures en bouche, mais par la troisième ça me râpe la langue. La petite chaleur de gorge est chouette cela dit, et puis ça semble tendre vers le sucré au fil des infusions. Ce n'est pas déplaisant, mais c'est un thé qui se boirais mieux dans le gros yunomi je pense. Pas beaucoup de saveurs, ce qui m'étonne car les versions 2011 et 2012 que j'ai chez moi sont encore très goûteuse. 

Dans mon souvenir, la 2013 était équivalente en force et qualité à la 2011, c'était la 2012 qui était en retrait. Et les autres galettes conservées avec elle se portent bien, c'est difficile de croire qu'elle seule aurait mal tourné. Hmm. Mystères d'évolution.

Sinon c'est peut-être tout simplement parce que je l'ai laissé reposer toute la nuit à l'air libre, près du radiateur en marche. La galette était déjà pas mal sèche, là j'ai empiré les choses. 

Bon, elle repassera dans ma théière éventuellement. On verra bien à ce moment-là si elle redevient un peu plus éclatante ou si la première impression se confirme. Doigts croisés. 

La caféine fait son effet. J'ai encore quelques toiles d'araignées mentales mais je me sens un peu plus d'attaque. Tentons le coup. Les premières fois que j'ai fait le défi, j'étais porté par un enthousiasme qui est complètement absent aujourd'hui... ça rend les choses plus difficiles. J'ai envie de croire que ce n'est pas insurmontable.

Comme avec l'évolution de cette Da Ye Qing Bing, c'est le temps qui me dira si c'était un souhait réaliste.

jeudi 23 octobre 2025

Au ralenti | 2005, Li Shan Tie Guan Yin, Tea Urchin

 

Journée frigorifiante aujourd'hui. L'humidité est plus gênante que la température, mais il y a une lourdeur dans l'atmosphère qui me donne un fond de migraine. J'ai l'impression de tourner au ralenti. 

Pas d'envie de thé particulière ce matin. Le besoin de me sentir réchauffé de l'intérieur me fait quand même lancer la bouilloire en fin d'avant-midi. Quelques grammes de ce Li Shan 2005 dans une minuscule théière devrait faire l'affaire. 

Pendant que l'eau chauffe, j'ai le nez dans la tasse. Caramélisation profonde, laiteuse, sucrée. C'est vrai qu'il n'a pas son pareil, ce petit Li Shan. Après m'en être fait une première tasse, ça se confirme doublement. L'épaisseur de la liqueur me rappelle celle de la crème. 

Les écureuils continuent de s'affairer devant ma fenêtre, je crois que je vais leur récupérer des noix à coques.

J'avais oublié que ces billes produisaient une liqueur si claire, je m'attendais à une boisson aussi rouge que les feuilles. Est-ce que c'était déjà comme ça ou est-ce que je les infuse mal ? 

En relisant mon dernier billet, je m'étonne d'abord de les avoir préparées en terre duanni la dernière fois, puis je constate que si. La liqueur était déjà d'une clarté lumineuse, et les parfums caramélisés en fond de tasse y étaient aussi. J'ai l'impression d'être dans une confiserie. Ma coloc y trouve des saveurs de noix de coco. 

Cela dit ça fait trois jours que mes wulong sont en retrait, je crois que la température ne leur plaît pas. Il me semble vaguement que c'était quelque chose que j'avais déjà relevé par le passé, cette tendance aux thés de s'effacer pour quelques semaines vers la fin d'octobre, mais c'est très loin...

Enfin, je sens que ça va finir dans le gros yunomi en Grandpa Style tout ça, c'est dommage. Heureusement qu'il m'en reste encore pour deux ou trois dégustations.

Au moins le thé a accompli son oeuvre, j'ai bien chaud maintenant.

Et j'ai envie d'un puerh. 


dimanche 19 octobre 2025

Amitié | 2020, High Mountain Red Ai Lao Shan, Zhenyuan, Simao, Chine, Yunnan Sourcing


C'est l'anniversaire d'un ami de longue date aujourd'hui. 

Il y a eu beaucoup de casse chez moi ces derniers jours. L'endroit où je vis est une construction assez récente. Les planchers sont durs. Lattes de bois posées directement sur dalles de béton, carrelage de céramique à l'entrée, dans la cuisine... Tapis certes, mais seulement dans le salon. Rien pour amortir la chute des jolis ustensiles qui, avec ma maladresse congénitale, ont une tendance continue à me glisser des mains.

C'est une chose de perdre un gaiwan commercial, un peu grossier, dont je me servais régulièrement mais qui est facilement remplaçable.

C'en est une autre de voir fracassées des pièces de potier uniques, certaines antiques, d'autres modernes, chacune irremplaçable autant au niveau de la forme que de la valeur sentimentale.

Je considère que j'ai eu beaucoup de chance jusqu'ici de n'avoir pas cassé de théière. Mais c'est la chance dans la malchance, car dans l'idéal je préférerais bien sûr que toutes mes pièces demeurent intactes. Les voir détruites me crève le coeur, chacune une amitié perdue. Et en ramasser les morceaux dans l'espoir peut-être futile de les réparer un jour, ça m'affecte tout autant. 

À une époque j'avais tendance à les recoller à l’époxy souligné de poudre dorée, version étudiante bon marché du kintsugi japonais (l’époxy durci étant un matériel stable et inerte, c'est une technique finalement assez sécuritaire côté saveurs pourvu que ça ait eu le temps de sécher une bonne semaine). Mais ça fait des années que je ne m'y suis pas essayé. Considérant les pièces que j'ai cassé depuis et mes mains maladroites, j'avoue avoir un peu la trouille. 

Ce n'est pas tant une question de valeur monétaire, quoique ça peut jouer un peu. C'est plutôt que je ne suis pas un expert. Certains matériaux et certaines casses, je m'en suis bien rendu compte, sont plus difficiles à recoller. Quelques-uns ne tiennent tout simplement pas à l'usage, ou alors je n'arrive pas à assembler les pièces correctement et elles continuent à suinter, inutilisables. Parfois il manque des éclats, ça rend la balafre plus large et glissante que je l'aurais souhaité. D'autres fois il manque carrément un morceau, et là il faut façonner de la pâte dans l'interstice, croiser les doigts et serrer les fesses. C'est un travail délicat pour lequel je ne me sens aucun talent.

Mais si mes choix sont entre une réparation qui horrifierait un potier ou mettre les morceaux à la poubelle... honnêtement, mon choix est fait. On va tenter la réparation. Éventuellement. Quand j'aurai trouvé le courage.

Maintenant que c'est écrit, j'y reviendrai. 

J'ai mis du temps à choisir un thé aujourd'hui car je voulais rendre hommage à mon ami avec une boisson qui pourrait lui plaire. Malheureusement je n'ai plus de Zheng Shan Xiao Zhong, le thé fumé qu'on partageait à l'époque, mais je pense pouvoir trouver quelque chose quand même... 

Après réflexion c'est vers ce High Mountain Red Ai Lao Mountain que je me tourne, cette curiosi-thé du Yunnan fabriquée par un producteur d'origine Taïwanaise avec des techniques généralement réservées aux wulong. Les saveurs me rappellent beaucoup ces thés rouges de Taïwan fruités, légers, sucrés dont je suis friand, mais avec la profondeur maltée des feuilles du Yunnan qui se pose en retrait et donne un peu de corps à l'ensemble.

Et puis, ce mariage heureux entre deux cultures, c'est aussi le nôtre. 

Ce thé du printemps 2020 était certes un peu plus fragrant dans sa prime jeunesse, mais il est encore agréable aujourd'hui. Plus tard je ferai tourner un puerh de 2007, qui était l'année de notre rencontre, mais pour l'instant avec l'infusion au gaiwan (réparé il y a bien longtemps à "l'epoxytsugi" que je mentionnais un peu plus tôt), je me régale. 

Ces amitiés de jeunesse qui se nouent très rapidement et qui sont très intenses durent rarement dans la durée. De toutes les rencontres qui m'ont marquées, et il y en a quand même un certain nombre, je peux compter sur les doigts d'une main celles qui ont survécu intactes au passage du temps. 

Certaines se sont fracassées et demeurent en morceaux, irréparables, car nous étions jeunes et impulsifs et beaucoup trop fiers pour s'excuser. Pour d'autres, c'est l'éloignement mutuel qui a eu raison de nous quand notre passion commune s'est épuisée, que nous nous sommes tournés vers d'autres choses, et que nos évolutions respectives se sont avérées incompatibles. 

Et puis il y a mon Wan, rencontré par le biais d'une amitié commune qui n'a survécu ni avec l'un, ni avec l'autre, et avec qui la relation ne cesse de s'approfondir malgré les échanges sporadiques. Il y a très longtemps que nous n'avons pas été une part active dans la vie l'un de l'autre, éloignement géographique et responsabilités oblige. Mais je sais que chaque année, autour de nos anniversaires, nous échangerons une correspondance authentique et vulnérable, qui nourrit et touche l'âme. Quelque chose de précieux qui survit intact aux chambardements de la vie, et qui je l'espère continuera à nous unir par-delà le temps et la distance.

Une amitié comme celle-là, ça n'a pas de prix. Joyeux anniversaire, mon ami.

Il a bien vieilli ce petit Yo Ji Cha 2007 dis-donc ! Beaucoup plus agréable maintenant qu'à l'époque de ma dernière dégustation. Le fumé s'est adouci tout comme l'amertume, les fruits demeurent. Il faudra que je prenne un jour le temps d'en faire un retour complet... peut-être dans deux ans, pour les 20 ans de notre amitié.