dimanche 8 février 2026

Premiers signes du printemps | 2020, Ning'er "Golden Honey Aroma", Yunnan Sourcing

Mes écureuils ont commencé à se pourchasser dans les rues, la saison des amours est arrivée. Depuis la fin novembre je n'en vois généralement qu'un ou deux à la fois, ce matin il y en avait six ! La plupart d'entre eux beaucoup plus intéressés par la petite femelle en chaleur qui cherchait à déjeuner que par les noix laissées devant ma fenêtre. Mais comme la belle est l'une de mes régulières... Va falloir faire gaffe aux horaires de nourriture sinon les petits prédateurs vont prendre leurs repères. Le chat des voisins est déjà en alerte. 

Le retour tranquille de la lumière matinale me fait un bien fou. Ne manque plus que la chaleur. J'ai bien hâte de pouvoir retourner marcher régulièrement, les rues glacées me rendent trop prudent et craintif pour apprécier l'exercice. On attend du redoux la semaine prochaine, avec un peu de chance les épisodes de grand froid seront bientôt terminés. 

Il fait encore trop moche pour sortir les thés frais, c'est donc dans la chaleur et les notes sombres d'un thé rouge que je me réfugie. Après quelques hésitations, je me jette sur un Ning'er "Golden Honey Aroma" du printemps 2020 qui vient de chez Yunnan Sourcing (et qui s'y trouve encore dans une version plus récente, à très petit prix d'ailleurs).

Je ne sais plus trop quand je l'ai acheté, probablement en solde début 2022. Un bon petit thé du quotidien. Pas trop complexe, mais les feuilles sont belles et la note maltée est sympathique. C'est au niveau des parfums je crois qu'il se démarque le plus. Je retrouve au nez des notes de chocolat et un truc fruité-floral envoûtant que je me souviens avoir aussi trouvé dans la tasse quand il était plus frais (ou peut-être quand j'avais une meilleure eau). Ça s'est dissipé depuis, dommage.

Bon, il a presque six ans quand même, on lui demandera pas de performer comme un jeune premier. 

Heureusement il se boit encore très bien. Des saveurs tanniques très rondes, typiques sur tous les thés rouges du Yunnan que j'ai goûté, la note de malt relevée que j'ai mentionné plus tôt, pas beaucoup de sucre mais beaucoup de douceur, une épaisseur dans la bouche surprenante. C'est un peu single-note et ça s'épuise vite (deux infusions et c'est déjà terminé), mais ça se boit avec plaisir. Pour l'instant ça me convient. L'énergie et la caféine qui circulent dans mes veines n'ont pas besoin d'amplification supplémentaire.

La liqueur est très jolie, j'aime ce rouge-orangé bien translucide, sombre et lumineux à la fois. Il s'accorde de façon magnifique avec les couleurs et textures synesthésiques que me renvoient mon cerveau, une envolée de bulles sur fond sombre, un verre de vin rouge dans un rayon de soleil. Mes photos ne lui rendent pas justice. Cette couleur a pour moi quelque chose de magnétique, poétique, je pourrais m'y perdre en contemplation quelques heures. Plus jeune, j'aurais empreint une histoire de ses teintes. 

Je me suis beaucoup demandé ces derniers mois si je ne devrais pas écrire mes billets en anglais. Après tout, c'est une langue que j'ai mis beaucoup d'effort à apprendre à un niveau littéraire pour pouvoir écrire de la fiction. En ce moment, je baigne dans un milieu très francophone... j'ai peur de perdre mon vocabulaire anglo à force de manquer de pratique. Et il y a aussi tout plein de billets qui me viennent spontanément en anglais, mais dont je n'arrive pas à traduire le ton ou le sujet correctement en français et qui finalement passent à la corbeille. Je déteste cette impression d'auto-censure.

De l'autre côté, j'apprécie le petit refuge que je me suis bâti ici, qui me sert de phare en quelque sorte. Un élément stable dans une situation de vie en suspens où je n'ose pas encore me rebâtir par crainte d'un nouveau déracinement. Et une partie, peut-être négligeable mais peut-être pas, de ce qui me rend confortable c'est l'emploi du français, une langue dans laquelle il me semble plus naturel, ou en tout cas certainement plus facile, de m'étaler. Toutes ces virgules ne sont probablement pas un tic d'écriture à encourager cela dit...

Bref, j'y réfléchis encore, à suivre. Peut-être que le prochain post sera en anglais. Ou peut-être pas. On verra.

L'un des mâles étrangers qui pourchassait la femelle avant de découvrir sa manne de noix... une seconde après avoir pris cette photo il se relevait sur ses pattes arrières et me toisait full frontal 👌 pas de doute, c'était bien un petit garçon.

vendredi 9 janvier 2026

Écureuils et ciel rose | 2014, Qing Mei Shan "Old Arbor", Yunnan Sourcing

Mes écureuils m'amusent. Il y en a trois maintenant qui fréquentent mon bord de fenêtre régulièrement, rivaux pour les noix de Grenoble, noisettes, et amandes en écales que je laisse à leur intention. Par grand froid polaire les visites sont courtes et intermittentes, impossibles à prédire. Mais les jours de redoux, tous les trois se pointent à peu près en même temps et guettent, postés dans l'arbre d'à côté, jusqu'à ce que l'un d'entre eux soit assez brave pour s'approcher des noix.

La première journée les mouvements sont furtifs, ils économisent leur énergie et sont beaucoup plus craintifs. Ils attendent leur tour, s'approchent lentement, s'enfuient rapidement. Mais quand il y a un deuxième jour de redoux, ça devient beaucoup plus animé. Si j'ai la chance d'être posté à la fenêtre quand ils sont dans les parages, les courses-poursuites auxquelles j'assiste sont hilarantes. 

Parlant de chance, j'ai attrapé mon premier lever de soleil 2026 ce matin, ça m'a bien fait plaisir. Je savais que ça me manquait de les voir, mais je n'avais pas mesuré l'impact jusqu'à ce que je remarque les stries roses sur le bleu foncé du ciel. Mon coeur aurait pu éclater de joie. 

Et le thé, dans tout ça ? 

Je n'ai pas été buveur assidu ces dernières semaines. Quelques tasses au GPS (grandpa-style), une théière de kamairicha, c'est à peu près tout. Ce matin du coup c'est la première dégustation sérieuse de l'année, le moment idéal pour revisiter ma galette de Qing Mei Shan et voir si elle tient ses promesses. Ses parfums en tout cas sont sublimes, sombres et fruités, au nez ça donne super envie.

Trois infusions plus tard je suis enchanté, si bien que j'ai complètement oublié de prendre des notes. 

Ce qui était agressif la dernière fois s'est arrondi. Ce qui était acide est devenu sucré. Il y a une note résineuse amère qui est bien présente sur les premières infusion, puis disparaît sous une abondance de fruits et ne s'exprime plus que lorsqu'on pousse les feuilles un peu, vers la fin de la dégustation. Gustativement, il est très agréable. Ni très fin ou surprenant, mais avec une belle force stable, satisfaisante, qui maintient des saveurs typées Lincang sur toute la session.

C'est aussi un thé qui donne chaud. L'énergie que je percevais la dernière fois est encore bien là. Je suis content de n'avoir pas essayé de le boire plus tard en après-midi car je suis convaincu que mon sommeil en serait perturbé.

Honnêtement, je ne regrette pas mon achat mais j'ai gaspillé pas mal d'argent à le faire si tard. Ça aurait été un excellent thé du quotidien dans ses premières années et le prix de l'époque (43 dollars américains l'année de sa sortie si ma mémoire est bonne) reflétait bien ça. Aujourd'hui évidemment c'est hors de prix... 

Mais bon, tant pis. Je ne sais pas si je recommande la galette, mais les échantillons sont encore abordables. C'est un bon petit thé moyen de gamme avec des feuilles luisantes, des parfums renversants, des saveurs adolescentes et beaucoup d'énergie à donner. Pour parler chiffre, avec les prix fous d'aujourd'hui, 16.50 dollars américains pour 25 grammes sur un thé de 11 ans, ça va. C'est une gourmandise qui peut valoir le coup.

Sur ce, je file, j'ai une journée remplie qui m'attend. 

Bonne année tout le monde !


vendredi 19 décembre 2025

Lassitude hivernale | 2013, Solstice d'Été (tisane bio), Camellia Sinensis

 

Trois jours de neige et de grisaille, un jour de répit, puis ça recommence. C'est le cycle saisonnier du moment. Aujourd'hui nous avons du redoux et de la pluie pour changer de la neige, mais toujours pas de soleil.

Il y avait un moment que je n'avais pas vu mes écureuils, ils ont même délaissé les noix que j'avais déposé à leur intention sous la fenêtre pendant ces premiers jours de grand froid la semaine dernière. J'imagine que par ces températures ils font comme nous et restent abrités en attendant le retour de la chaleur... et puis c'est à ça que servent leurs réserves, hein. Tant pis. Ils trouvent la manne quand ils sont prêt à remettre le nez dehors. Moi pendant ce temps j'économise les friandises.

Il y avait une colonie de pigeons chez mes voisins la semaine dernière, une douzaine sur le toit et quatorze de plus, appairés en rang d'oignons sur les fils électriques devant la maison, c'était très drôle. Je ne sais pas pourquoi ils s'étaient installés là en plein milieu d'une tempête, on voit bien sur les photos qu'ils sont pas confortables. En plus il y avait encore plein de place sur le toit ou dans les arbres autour, ils auraient été mieux protégés. Enfin bref, ils ont fini par s'envoler après quelques heures d'être fouettés par les éléments... la tempête, elle, a duré deux jours de plus.

La lassitude me pèse. Si je n'ai pas envie de thé au réveil il devient vite très tard, trop pour profiter d'une boisson caféinée sans risquer mon sommeil. J'en délaisse la pratique, ce qui de fil en aiguille me fait délaisser l'écriture de ce blog, les méditations matinales, mes moments de solitude intime, et un paquet d'autres choses qui me font du bien. Après évidemment je perd pied et m'enlise dans la déprime saisonnière. Qu'est-ce que j'ai hâte que la lumière revienne. 

La bonne nouvelle c'est qu'on en est presque au solstice d'hiver. Encore quelques semaines de noirceur, puis on commencera à voir du progrès. 

Qu'est-ce qu'on boit alors, par ces journées froides et sombres ? Quelque chose qui met du soleil dans la tasse. J'ai envie de saveurs légères, sucrées et acidulées, florales peut-être, de la rondeur, la chaleur du soleil d'été plutôt que du feu de bois. Qu'est-ce qui colle à cette description ? Le temps de me décider, la matinée est déjà bien entamée et il est trop tard encore. 

Bon. Tisane alors.

J'en ai quelques-unes de chez Camellia Sinensis qui semblent ne jamais s'éventer ou s'épuiser malgré les années ou le nombre de fois que je les bois. Le nom apte de l'une d'entre elles me fait tendre la main. Solstice d'Été, c'est de bon augure. 

Le mélange n'est plus sur la carte, en fait je me demande s'il l'a jamais été car j'ai souvenir d'une période où la boutique de Québec offrait des échantillons de mélanges faits sur place avec l'achat d'un thé sur la carte... En ouvrant le paquet, je vois surtout de la fleur de sureau, des aiguilles de sapin (Baumier probablement), et des boutons de rose. Et puis autre chose encore, une sorte de feuille verte très dentelée. Framboisier ?

En tout cas ça date d'au moins 2013 et c'est encore fragrant, infusons. 

Franchement, c'est bon. C'est très bon même. Je savais que ça serait encore buvable car les tisanes ont tourné assez régulièrement chez moi au fil des années même quand le thé ne tournait pas, mais ça faisait un moment que je n'avais pas bu celle-ci en particulier. 

Ça comble toutes mes envies, en fait. L'acidulé du sureau, le sucré résineux du sapin, le floral du reste du mélange, c'est parfait. 

J'étais plein de bonne volonté au sujet de ce blog mais il faut croire que le tenir régulièrement par cette période (surtout quand "régulièrement" veut dire "quotidiennement") m'est impossible. Il doit y avoir trois personnes à tout casser qui me lisent donc je sais bien que ce n'est pas grave, mais j'espère que vous me pardonnerez ce manque de constance.

mardi 9 décembre 2025

Échantillon "D" | 2013, « Autumn » Bang Dong, Lincang, Pu Jin Jing, Bannacha / Farmer Leaf

 

Début 2014, le FAT a décidé d'organiser une OSV avec William du site Bannacha, renommé depuis Farmer Leaf. Je n'ai pas pu y participer, faute de moyens, mais les copains ont gentiment payé ma part et m'ont envoyé les thés sous forme de petits paquets brun anonymes, pareil qu'à tous les autres. 

Malheureusement après ce premier test sur l'échantillon B, entre les soucis allergiques et la verdeur de ces thés primeur, je n'ai pas vraiment pu en profiter avant le dévoilement des noms. Le paquet a donc dormi pendant 10 ans sous une pile de wulong, d'ailleurs je serais bien embêté d'expliquer pourquoi il n'a pas été mis avec mes autres puerh ou dans le tiroir à échantillons. Une question d'espace probablement, ou alors de la paranoïa de contamination re: allergies (mais si c'est la seconde, pourquoi le mettre avec les wulongs ?).

Qu'à cela ne tienne, j'en profiterai maintenant.


C'est le petit paquet avec l'étiquette "D" que je choisis au hasard. J'ai une petite crainte encore en ce qui concerne les allergies. Je me souviens des réactions désagréables que j'avais sur beaucoup de shu et tous les thés de Bannacha, la façon dont mes sinus gonflaient et ma gorge se serrait, la façon dont mon estomac se tordait chaque fois que je prenais une nouvelle gorgée. N'ayant pas eu de soucis avec les shu depuis que j'ai recommencé à en boire, j'ai décidé de prendre le risque quand même, avec un petit pas de recul et en y allant lentement. Dans le pire des cas, ma journée de thé sera interrompue plus tôt que prévu et je ne posterai pas ce billet aujourd'hui. 

(Oui bon d'accord dans le pire des cas je suis hospitalisé avec trachéotomie ou je meurs étouffé sur le sol, mais on va pas dramatiser non plus.) 

Bon alors tout de suite je peux confirmer que je n'ai pas de réaction allergique, les sinus vont bien, la gorge aussi, l'air passe, ça vaaaa. J'ai bien un grattouillis dans la gorge assez prononcé, c'est désagréable, mais limite ça pourrait simplement être l'effet des tannins qui sont quand même bien présents. Mon estomac se tort un peu sur trois infusions d'ailleurs, faudra éviter les aliments acidifiant pour le reste de la journée. 

Ça pourrait en fait expliquer bien des choses, ça. Réaction immunitaire en vrac sous l'assaut des spores de moisissures + tannins marqués qui devaient faire partie de la "patte" Bannacha avant le rebranding... les deux réactions entre-croisées, ou alors la deuxième causant la seconde peut-être, et mon corps qui ne sait plus faire la différence. J'ai aussi un frère dont le corps réagit très fort aux tannins et à la perception de l'amertume, donc il y a quelque chose de famille qui se passe là.

Bon, bref, tout va bien, on peut passer à autre chose. Ou plutôt à la suite.

C'est un joli petit thé, ce Bang Dong d'automne. Une liqueur très pâle, plus limpide que beaucoup qui tournent chez moi. Ça me touche, ce jaune soutenu. Il m'évoque la jeunesse bien relative de ce thé qui a douze ans mais dans la tasse n'en fait que trois. 

Il me fait une attaque toute en douceur, avec des arômes fruités presque floraux, mielleux, purs même. La charpente tannique ne s'impose que plus tard, avec un peu d'amertume mais surtout un effet asséchant intense après avoir avalé. Dès le début je le pousse un peu pour voir la texture mais celle-ci reste assez liquide, ça coule tout seul, c'est très fin. 

C'est plutôt bon. 

J'ai du mal à m'emballer, je ne sais pas trop pourquoi. Ça manque un peu de force peut-être. C'est rond et frais, sucré, fruité, un peu musqué même, avec juste assez d'amertume pour lui éviter l'étiquette de "puerh-wulong" même si ça reste dans l'esprit d'un thé sélectionné pour plaire au palais occidental. On sent bien que c'est un thé du Lincang, il a beaucoup des caractéristiques que j'avais relevé et que j'appréciais dans les thés de ce terroir. Et pourtant... il manque quelque chose. Quelque chose que je trouve volontiers sur d'autres thés du Lincang dans ma collection, mais pas sur celui-ci.


Je reste sur une étrange impression d'un thé uni-dimensionnel alors que j'en ai pourtant relevé les complexités. Comme s'il y avait quelque chose, une saveur ou un parfum, dont je sens que ça devrait évoluer mais qui ne bouge pas.

Le traitement des feuilles leur avait donné un aspect plus oxydé, c'est peut-être ça. Ou alors c'est la douceur de la récolte d'automne qui me fait tiquer. Ou encore, c'est un thé qui mériterait de prendre la ligne haute d'un mélange plus complexe incluant plusieurs jardins, et qui du coup pour moi n'arrive pas à tiquer toutes les catégories en version solo.

Bon, un thé du quotidien peut-être. Un très bon thé du quotidien, intéressant à dégainer par matin tranquille mais dont je me lasserais vite si je devais le boire tous les jours, donc un thé à combiner avec d'autres aussi. Très bien surtout si on tolère les picotements de gorge désagréables sur les 3 premières infusions. Il est épuisé sur la carte depuis longtemps mais je salue ceux qui ont eu la bonne idée d'en récupérer une galette. 

Pour moi en tout cas je suis juste content de pouvoir enfin boire ces thés sans avoir l'impression de frôler la mort avec chaque nouvelle gorgée. On fera tourner les autres... 


samedi 6 décembre 2025

Indéfinissable | 2009, Meng Song Cha « Vieux Théiers » Maocha, Wang Xian Hao, Camellia Sinensis

Quand j'étais petit, je croyais qu'il y avait un mot exact pour chaque chose. J'étais avide de les apprendre. Tous les soirs j'ouvrais mon petit dictionnaire et j'en lisais les colonnes grises, une par une, en notant l'orthographe des mots définis. J'étais fasciné par les racines qui se déclinent à l'infini, les homophones aux orthographes trompeuses, les lettres silencieuses, toutes ces bizarreries de la langue française qui donnent tant de mal à ceux qui l'étudient. Je croyais que chacune avait un apport qui contribuait directement au sens des mots.

En vieillissant, j'ai appris au contact de l'anglais qu'en fait, il y a beaucoup de choses en français qui demeurent innommables. Des sentiments, des expressions dont les nuances sont bien définies dans d'autres langues et qui font défaut à la mienne. Mais aussi, d'autres sentiments et expressions qui me sont familiers et font défaut chez les autres. Mon intérêt pour l'étymologie et les liens entre racines de mots au sein de la très large culture indo-européenne s'est affiné. Apprendre, comprendre ces choses me semblait d'une importance cruciale.

Puis je suis devenu psychonaute et j'ai découvert à quel point la langue est un véhicule imparfait, qui ne peut refléter qu'une infime approximation de l'expérience humaine. Les choses les plus significatives demeurent indéfinies, mieux exprimées par la retenue. Par un silence. Un regard, une image. L'écho d'un son bien particulier. La caresse d'une main tendre. L'impact d'un coup porté.

Ces expériences multi-dimensionnelles se rapportent au thé comme à tout le reste. Le thé, c'est un microcosme au centre de ma vie. Une fondation sur laquelle je me bâtis depuis près de 20 ans, qui va bien au-delà des feuilles, des ustensiles, et de l'eau, qui va au-delà d'une pratique quotidienne même. Et sur laquelle j'ai parfois beaucoup de mal à mettre des mots.

Comment parvenir à capturer l'intensité d'une boisson dont les saveurs prenantes, à la limite de la violence, ont davantage changé le cours de ma vie que toute rencontre humaine ? Dont le souvenir lointain m'affecte tant, m'a si bien marqué, qu'aujourd'hui j'y puise encore une source vitale ?

Même si je tentais d'expliquer, il y a des choses qu'il faut vivre soi-même afin d'en comprendre la portée. Tous mes mots sont sujet à l'interprétation d'autrui, qui me lit à partir de sa propre expérience, laquelle en retour est différente de la mienne. Et tout ce que j'écris, vu à travers ce prisme d'humanité, devient... mundane, disent les anglais. Affligeant de banalité.

Un billet d'humeur sur un blog de thé. 

En vrai je ne sais pas si ce petit sheng de Mengsong est de grande qualité. Certainement les feuilles sont odorantes, ça sent bon le puerh dans la théière et dans la tasse. Certainement j'en apprécie les saveurs, les textures, et l'énergie qu'il transmet. Mais est-ce un Grand Thé, une boisson complexe qui enchanterait n'importe quel amateur ? Je l'ignore. On aura beau me dire que ce sont des feuilles de théiers "ancien", dans ce contexte (surtout à cette époque, au tout début du boom, et encore plus maintenant après 15 ans dans mes tiroirs) on peut se demander ce que ça veut dire en terme de qualité.

Je préfère laisser ces questions aux experts. 

Pour moi, ce sheng de Mengsong c'est l'éclair foudroyant qui a tout lancé. Un thé qui dans sa jeunesse m'a choqué les papilles comme nul autre ne l'a fait depuis. J'étais déjà un amateur de thé avant sa découverte, j'étais même bien obsédé. Mais le puerh, j'en avais peur. On parlait d'amertume foudroyante, dans ma tête je m'imaginais déjà croquer l'équivalent liquide d'un rapini

La vérité, c'est que j'ai détesté cette première gorgée. 

Quand j'ai écrit qu'il m'a choqué les papilles, je parle bien d'un choc à la limite du traumatisme. La saveur dans ma bouche me rappelait cette tentative en petite-enfance de mâchouiller une feuille d'érable (l'arbre, le vrai, pas les petits biscuits). Une sorte de sève à la fois acide et très amère qui brûle la langue et laisse derrière elle des arômes de marais. Quelque chose comme du terreau de jardin envahi de mousse verte, avec un truc par-dessous qui rappelle la décomposition. Absolument rien, rien, rien de fruité ou sucré qui aurait pu adoucir la donne, ni même un peu de rondeur pour en adoucir la texture acérée. Ou en tout cas rien que j'ai perçu dans cette gorgée-là. De tous les thés que j'ai goûté dans ma vie, c'était probablement le moins adapté aux débutants. 

J'ai avalé aussi vite que j'ai pu, puis je me suis rincé la bouche avec le reste de wulong dans ma tasse qui n'a rien rincé du tout. Au contraire. Les parfums de nez fleuris mettaient en valeur la minéralité extraordinaire qui m'alourdissait la langue. Ce wulong n'était plus qu'une saveur parasite sur le puerh dont je sentais qu'il était ma dégustation principale. 

Les fleurs se sont dissipées. Les cailloux vaseux ont continué à évoluer sur ma langue, dans ma gorge, et dans mes sinus. Cauchemar gustatif. 

Je suis incapable d'expliquer ce qui m'a fait en quémander une deuxième gorgée, qui était aussi mauvaise que la première, ou ce qui m'a poussé plus tard à en acheter quelques grammes. Masochisme probablement. Surtout je suis incapable d'expliquer l'effet que ça a eu sur moi, cette tenue en bouche incroyable, ces saveurs repoussantes. Ça a redéfini mon univers, peut-être. Ou une partie de celui-ci en tout cas.

On s'est apprivoisés depuis le temps, ce petit sheng et moi. Et puis on a mûri tous les deux. Son amertume, bien que toujours présente, s'est assagie au rythme où j'ai perdu mon enthousiasme. Il a développé des saveurs plus riches, moins vertes, alors que j'ai gagné en expérience. Je n'y détecte plus le pôle marin iodé qui m'avait tant choqué, j'espère de mon côté avoir laissé derrière certains comportement naïfs. En revanche, la rocaille tannique est toujours présente... et moi, j'ai toujours mes aspérités. Ça, ce sont nos fondations. 

Dans un cas comme dans l'autre, on a encore du travail à faire.

D'autres choses aussi. Une lente transformation des saveurs et du souvenir, de l'effet qu'il a toujours sur moi. Bien sûr, les mots me manquent pour en parler davantage à ce stade. Je ne sais même pas s'ils existent. Mais l'état, lui, s'impose comme un fait. Ce thé demeure l'une de mes références phares. 

Avec ou sans mots, je serais bien heureux si mon évolution était aussi gracieuse que la sienne.