vendredi 31 octobre 2025

Halloween | 2019 (?), Organic Dong Ding (lot 836), Taiwan Tea Crafts

La pluie qui tombe sans arrêt depuis hier matin, dont les prévisions me disent qu'elle ne cessera pas avant le milieu de la nuit, aurait été déprimante pour l'enfant que j'étais. 

Au Québec, la tradition de se costumer et faire du porte-à-porte pour recevoir des friandises était l'une de celles que j'attendais chaque année avec impatience. Je n'aimais pas particulièrement me costumer, mais j'aimais voir les costumes des autres enfants, des adultes qui les accompagnaient, et surtout j'aimais les maisons décorées de citrouilles et de choses effrayantes où il fallait parfois une bonne dose de courage pour aller y sonner. J'aimais les histoires terrifiantes de monstres et de fantômes, de sorcières et de loup-garous qui pendant quelques semaines étaient mises de l'avant. 

Plus important encore, c'était une fête qui ne se célébrait pas à la maison, autour d'un repas. Les adultes n'en étaient pas le focus principal. Contrairement à Noël, Pâques, et toutes ces autres fêtes d'anniversaires où les enfants devaient rester tranquille et hors de vue pendant que les adultes, eux, s'amusaient de discussions animées qui ressemblaient à des disputes, j'avais un très fort sentiment que Halloween était à nous. Une soirée de liberté où on pouvait courir, crier, se faire des peurs, s'amuser sans modération, et au bout de laquelle on avait en plus une récolte de friandises.

Pendant quelques années, plus tard, Halloween est devenue pour moi Samhain, la célébration Wiccane... mais son association avec le culte des morts m'a toujours mis mal à l'aise. Peut-être parce que pendant tant d'années c'était le seul soir de l'année où mes "ancêtres" (très rapprochés) n'étaient pas les bienvenus, ou peut-être parce que les célébrations wiccanes de ma jeunesse étaient traitées comme un jeu, une occasion d'étaler son ego, plutôt qu'une fête à connotation religieuse où l'on rendait grâce à ses ancêtres. Bref, ça n'a pas collé. 

Je n'ai pas encore décidé comment célébrer cette fête maintenant que je suis adulte, ni même comment l'appeler. Mais je continue d'apprécier son existence sous toutes ses formes et elle demeure importante pour moi. L'automne est toujours ma saison préférée, en célébrer le haut point fait sens. Puisque c'est moi l'adulte maintenant, ça se fera en partie autour de la table. À ce sujet d'ailleurs il pourrait y avoir des légumes d'automne au menu ce soir...courge et chou peut-être... 

Mais ça c'est pour plus tard. Pour l'instant c'est d'un thé dont j'ai envie, et j'en veux un qui reflétera bien que c'est une occasion spéciale. Il continue de pleuvoir... et ça fait deux semaines que j'ai envie d'un Dong Ding... Bon ben voilà, c'est décidé. En plus j'ai tout plein de sachets qui sont encore scellés. 

Ça sera donc le Organic Dong Ding (lot 836) de Taiwan Tea Crafts

J'avais fait la commande au début janvier 2020, juste avant la covid, du coup c'est probablement une récolte de 2019... mais je ne trouve le chiffre nulle part dans mes emails. Ça aurait très bien pu être un reste de stock 2018 à écouler, vendu moins cher que le 2019... En plus ce wulong est disparu de leur carte. Aucun moyen de vérifier sans contacter Philip directement. Tant pis.

C'est un thé très léger, fleuri et sucré, qui ma foi me rappelle le printemps bien plus que l'automne. J'avoue, je m'attendais à quelque chose d'un peu plus torréfié, mais apparemment non... et en plus il n'est pas à son meilleur, je dois vraiment me rappeler de laisser 24h de repos aux thés sous vide avant de les essayer. On perçoit bien la texture lisse et douce, mais les parfums pour l'instant refusent de prendre de l'expansion. 

Bon, c'est pas grave. Une expérience de porte-à-porte de thé, tiens, on cogne mais personne ne répond. Ça va, j'y reviendrai bientôt, c'est pas la première fois qu'un thé me fait ce genre de caprice. Il sera meilleur la prochaine f... 

... aaah, un instant ! En fait il se réveille sur la quatrième infusion là. Un joli floral opulent qui me tapisse le voile du palais, du sucre plein la bouche... c'est un survivant celui-là, avec cette pureté et cette force j'ai même une impression de Gao Shan plutôt qu'un Dong Ding. Très raffiné... 

J'allais le transférer dans le gros yunomi mais je crois que je vais continuer à l'infuser plutôt. Cette douceur florale est vraiment superbe. 

La pluie continue de tomber, si fort maintenant que le petit ruisseau d'eau de gouttière emporte les feuilles jusqu'à la rue. Je plains les petits qui iront quêter leurs friandises ce soir par cette température. Mais ça ira, ils ne sont pas fait en chocolat. On l'a eu nous aussi, notre lot de mauvaise température les soirs d'Halloween. De l'eau à boire debout, du vent à en écorner les bœufs, et même de la grêle, on y est allés quand même. Sinon il y a aussi eu la fois où on avait eu un autre type d'averse... cette année-là le porte-à-porte s'était terminé par une bataille de boules de neige et de feuilles mortes. Jolis souvenirs d'enfance.

Voilà la nostalgie qui me reprend. Entre la pluie et le wulong c'était inévitable je suppose.

Parlant du wulong, il s'épuise finalement à la 8ième infusion. Ce concert des 4 dernières c'était vraiment quelque chose. Je le revisiterai, celui-là. Peut-être un jour de neige, quand j'aurai envie de rêver du printemps. 

Pour l'instant je retourne à l'automne. 

 

jeudi 30 octobre 2025

Îlot de paix retrouvée | 2025, Cui Feng Black Yancha, Cui Feng, Nantou, Taiwan, Kancha Tea


Magnifique lever de soleil aux couleurs chaudes ce matin, rose saturé, jaune beurré, filins d'or qui soulignent les dernières feuilles d'automne d'un contre-jour lumineux. L'air est frais mais vivifiant, agréable après quelques heures d'insomnie. Les oiseaux s'en donnent à coeur joie et mes petits écureuils compagnons se pourchassent de long en large à travers la rue, pris d'une énergie fébrile que je leur ai rarement vu de si bonne heure. C'est comme si tout conspirait pour me dire "ça va être une bonne journée". 

Eh bien, on va s'arranger pour que ce soit le cas. 

Test officiel des thés de Kancha aujourd'hui, ma patience est arrivée à son terme. Ce n'est peut-être pas bien sage, dans l'idéal il faudrait attendre une bonne semaine de plus, mais mes liqueurs d'hier étaient beaucoup plus satisfaisantes, c'est le signe que j'attendais... et puis après dix jours sans y trouver plaisir, je prends le risque. Fini le hiatus !

C'est quand même la prudence qui me fait choisir le Cui Feng Black Yancha plutôt qu'un autre peut-être plus fragile. Le site me dit qu'il s'agit d'une récolte d'automne en provenance de la montagne de Cui Feng, faite par un producteur qui a voyagé en Chine pour se former à la confection des thés de rochers. Avec cette description je m'attends à quelque chose de doux et rond, avec des parfums et saveurs qui montent bien au nez, et c'est exactement ce que je retrouve dans la tasse.

Julien parle d'arachides et de fruits confits, et je dois dire que c'est assez exact. En fait j'ai surtout l'impression d'une infusion de ces pâtes de fruits que j'avais mangé dans le Tarn à l'occasion d'un séjour il y a 15 ans, avec quelques aspects d'huile de noix dans la texture surtout. La liqueur est très fine, sans aspérités, avec des arômes soutenus par la lourdeur oxydée des thés rouges. Je n'y trouve pas vraiment les notes de torréfaction mentionnées, mais c'est peut-être l'effet de la théière. En tout cas ça me plaît bien.

La pluie qui se met à tomber pendant la troisième infusion agrémente ma dégustation de jolis sons et parfums complémentaires. Les gros arbres rouges de l'autre côté de la rue laissent échapper leurs feuilles une par une sous cet assaut de la nature. L'espace de quelques infusions, il y a quelque chose de féerique dans l'air. Mes petits compagnons à pattes fines finissent par s'enfuir pour se mettre à l'abri... Moi je reste, au chaud et au sec à la fenêtre. 

C'est une forme de luxe, quand même, de pouvoir prendre son thé dans ces conditions. 

Les parfums de nez prononcés, typiques des cultivars de Taïwan, me restent dans le voile du palais entre chaque gorgée. J'avais oublié cette particularité d'un thé bien fait. Au bout de la sixième infusion ça commence à donner des signes d'épuisement, ce qui est tout à fait respectable pour 3 grammes dans une théière de 125ml, d'autant plus pour un thé rouge. J'épuiserai les feuilles dans le gros yunomi, puisque je n'ai aucune envie de mettre un terme à cette dégustation.

Merci de cette belle trouvaille, Julien. J'y ai trouvé une paix qui m'a fait défaut trop longtemps.


mercredi 29 octobre 2025

Le chalet | Hiatus #4

Mes arrière-grand-parents avaient toujours rêvé d'un chalet. 

Nés au début du siècle dernier, ils avaient vécu la première guerre mondiale en pleine adolescence et avaient élevé leur famille pendant la deuxième, dans une pauvreté abjecte qui était de norme au Québec jusqu'à la révolution tranquille des années 60. Leurs désirs étaient humbles : ils rêvaient simplement d'un endroit à la campagne, près d'un lac, où passer leur vieillesse entourés de leurs descendants. Les conditions économiques de l'époque étaient telles qu'il leur était impossible d'imaginer que ce rêve se concrétiserait un jour.

En 1960, quelques semaines avant la naissance de sa deuxième fille, leur fils aîné qui avait été témoin toute sa jeunesse des sacrifices parentaux a déniché un terrain à vendre. Plutôt que de le garder pour lui seul, il a rassemblé ses frères adultes et ses économies pour le rebâtir et en faire cadeau à ses parents. Le terrain s'est bientôt doté d'un second bâtiment, construit par la même équipe de frères pour y loger les familles des descendants, et le temps a passé. Ma mère y a passé ses étés d'enfance, j'y ai passé les miens, et les enfants de mes cousins y passent maintenant les leurs. Cinq générations s'y sont succédé.

Cet endroit, que chez moi on appelle tout simplement "le chalet" ou "les Quatorze Îles", c'est un lieu de contes, de légendes, et de haute magie. 

D'abord, on y trouve Atlantis. 

L'histoire officielle dit que c'est la construction d'un barrage en 1915 qui a élevé le niveau d'eau jusqu'à engloutir deux ou trois de ses îles. Son nom de "Lac des Quatorze Îles", établi dès la fin du 19ième siècle, aurait été démenti en 1973 par un rapport du ministère affirmant qu'il n'en comptait plus que douze.

Mais quand j'étais jeune, mes oncles racontaient une histoire beaucoup plus sensationnelle. Il semblerait qu'au début des années 70, avant que les recenseurs n'écrivent leur rapport, il y a eu cet énorme orage électrique au début de juillet qui aurait manifesté plusieurs phénomènes étranges. Le premier, un événement de foudre globulaire, aurait créé une boule lumineuse près d'une fenêtre ouverte au deuxième étage. Celle-ci serait restée en suspension un instant, puis se serait déplacée lentement à travers la maison avant de terminer sa course contre le mur opposé, manquant de peu la matriarche au passage. 

Je ne doute pas de la véracité de cet incident. Quand j'étais jeune on pouvait voir les traces de carbonisation sous le papier peint, là où la boule de foudre s'était écrasée, et mes oncles ne m'ont raconté l'histoire qu'en réponse à mes questions. Ils en étaient encore effrayés. 

L'autre phénomène, peut-être plus difficile à croire, serait survenu quelques heures plus tard. Le même orage qui n'avait pas encore éclaté aurait frappé de foudre sèche l'une des îles, laquelle aurait alors pris feu. La pluie torrentielle survenue ensuite aurait éteint l'incendie mais élevé le niveau d'eau du lac de façon permanente. Le lendemain matin, plus d'île.

Je ne sais pas si je crois aux détails de celle-là. Elle me semble bien plus extraordinaire que l'histoire de la foudre en boule. Mais quand j'ai reçu la permission d'explorer le lac par moi-même, la première chose que j'ai fait c'est de suivre les indications qu'on m'avait donné vaguement, à grand renforts de doigts pointés vers le sud. Et après un certain temps à tourner en rond sur le lac, j'ai bien trouvé un grand plateau rocheux, environ un mètre sous la surface de l'eau, sur lequel on pouvait encore voir les troncs nus, couvert d'algues, d'anciens arbres tombés. De mon petit bateau flottant au-dessus du plateau, j'avais vue directe sur la fenêtre de laquelle on m'avait dit avoir observé le phénomène.

Est-ce que mes oncles ont vraiment vu un orage engloutir une île, ou ont-ils vu la foudre frapper l'autre île à côté, et ont plus tard découvert le même plateau sous-marin sur lequel je suis tombé ? Aucune idée. Mais les faits sont là : on a compté quatorze îles au moment de nommer le lac. À ma naissance, il n'en restait plus que douze. 

Ça ne s'arrête pas là. Il y a l’alcôve d'Avalon aussi. Celle-là, c'est moi qui l'ai trouvée.

Nos forêts québécoises sont généralement mixtes, faites de feuillus et de conifères. Évidemment ce sont des lieux sauvages et la répartition des arbres n'est pas exacte. L'espace boisé où les enfants avaient la permission de jouer était majoritairement constitué de feuillus. L'autre côté, derrière la maison, avait beaucoup plus de conifères dont les branches épineuses étaient à elles seules suffisantes pour décourager nos explorations. 

Mais les adultes avaient aussi clairement exprimé qu'ils n'aimaient pas que l'on joue à cet endroit. Trop de rochers sur lesquels se heurter la tête. Des pentes trop raides sur lesquelles il était facile de glisser et perdre pied. Un sol mou et traître dans lequel on allait s'enfoncer et se casser les os. Et le lac trop près, dans lequel on pourrait tomber et se noyer.

Moi et ma tête forte on en avait marre d'écouter les adultes, dont les avertissements semblaient paranoïaques. J'avais quelques années de plus que beaucoup de mes cousins et, aux prises avec les premiers déferlements hormonaux de la pré-adolescence, je me cherchais un refuge. Un endroit à moi où je pourrais profiter de la nature sans devoir sans cesse surveiller et amuser les plus petits. Sur un coup de tête un jour, j'ai attendu mon heure et au moment où tout le monde avait la tête tournée, je me suis enfoncé entre les arbres.

Je n'ai pas eu à marcher très loin. Il n'y avait pas de sentier, le lieu était complètement sauvage, envahi de plantes poussant dans tous les sens, façon chaos organisé. Mais j'étais poussé par une sorte d'instinct, comme si je savais exactement par où passer. Mes pieds ont évité les roches tranchantes, le sol marécageux, les trous de nids d'écureuils. Mes bras ont repoussé les branches pleines d'épines qui tentaient de me fouetter le visage. J'ai fini par déboucher sur un espace dégagé, une clairière en plein milieu de la forêt, tout au bord de l'eau.

Silence. 

De là où je me tenais, à quelques mètres seulement de la maison à laquelle je tentais d'échapper, j'avais le sentiment d'être complètement isolé. Je n'entendais plus les cris d'enfants, les réprimandes des parents, ou les moteurs des bateaux qui vrombissaient sur le lac et qui étaient omniprésent sur le reste du terrain. Il n'y avait plus que le chant discret des oiseaux et le clapotis doux des vagues qui frappaient la berge. De long roseaux poussaient à l'extrémité de la clairière, au travers desquels personne ne pouvait me voir. De ma cachette sous un grand arbre, je pouvais prétendre que cet espace était un cocon isolé du reste de l'humanité. Définition de la perfection pour un enfant introverti.

Ce sont les pommes qui ont attiré mon attention. Elles jonchaient le sol, encore vertes et criblées de vers, certaines de toute évidence grignotées par des bêtes sauvages. Je ne comprenais pas d'où elles avaient pu venir, puis j'ai levé les yeux. Le grand arbre à l'orée de la clairière, sous lequel j'avais fait mon nid, c'était un pommier. Un grand pommier solitaire en plein coeur d'une forêt de conifères. 

Pour moi, du haut de mes dix ans, une évidence : je venais de tomber par hasard sur l'île légendaire d'Avalon, ou en tout cas son alcôve québécoise.

La vérité, c'est qu'il n'y a pas grand mystère dans cette histoire. Le chantier où mon grand-père et ses frères ont construit une habitation était juste à côté. Sans aucun doute, l'un d'entre eux a mangé une pomme pendant les travaux et en a jeté le trognon par terre avant de poursuivre son travail, comme ça se faisait à l'époque. Le vrai miracle, c'est que les pépins de cette pomme ont poussé tout seul, sans intervention humaine, jusqu'à en donner un grand arbre qui, pourtant unique sur son lopin de terre, portait des fruits quarante ans plus tard. 

Il y a d'autres légendes attachées à cet endroit. Celle de la baleine fossilisée, une grande pierre fendue découverte à l'adolescence par ma tante, qui était aussi rêveuse que moi. Celle de l'île "abandonnée", sur laquelle quelqu'un avait bâti une plateforme d'observation dans les arbres, et à laquelle on pouvait accéder en débarquant illégalement sur la propriété d'autrui. Celle de la reine des abeilles, en fait des guêpes, qui retournait toujours nicher au même endroit malgré les tentatives infructueuses des adultes de l'en chasser. Celle des Floriens, ces humanoïdes aquatiques aux cheveux-branchies qui vivaient sous la surface du lac et en protégeaient l'équilibre écologique. (Cette dernière, mon invention, ma légende.) 

Il y a aussi celle du Grand Feu de 1972, qui a complètement rasé une propriété voisine et dont court le bruit que c'était un acte de punition divine. Il y a celle des Bons Voisins, dont l'association du lac a plus tard adopté le nom, mais qui à l'origine était la désignation de créatures surnaturelles qui vivaient dans la forêt, ainsi nommées par les Irlandais qui habitaient la section sud. Il y a le Banc de la Sorcière, un arbre courbé au fond des bois sur lequel ma grand-mère aimait se reposer, et qui après son décès n'a plus jamais été retrouvé. Il y a Le Mystère des Deux Noms du Lac, "Quatorze Îles" du côté francophone, "Echo" du côté anglo, auquel personne n'a jamais su me donner d'explication. Il y a celle de l'Ours des Montagnes, une créature effrayante qui semblait poursuivre mon grand-père chaque fois qu'il allait se promener en nature sauvage.

Il y a celle des Grands Flots, des pluies torrentielles qui ont emporté la vaisselle de mes arrière-grands-parents, et dont on pouvait trouver les morceaux enfouis dans la terre. (Celle-là, j'ai appris à l'âge adulte que c'était en fait mon grand-père qui les chipait de la cuisine, en cassait les morceaux, puis m'amenait les déterrer façon mi-expédition archéologique, mi-chasse aux trésors. Incroyable que j'ai pu continuer à y croire si longtemps, mais il se passait tant de choses extraordinaires à cet endroit.) 

Plus prosaïquement on y trouve Nos Arbres, que ma grand-mère a planté à la naissance de chacun de ses petits-enfants, et qui ont tous leurs histoires exceptionnelles. Le mien est un pommier miniature qui a fleuri pour la première fois quand j'avais 14 ans, longtemps après Avalon, et le seul des cinq dont on peut confirmer avec certitude qu'il est vivant aujourd'hui. 

Depuis peu on y trouve aussi Les Arbres des Mononcles, un chêne blanc et un érable roi cramoisi, pour les frères de mon grand-père qui à leur décès ont demandé que l'on enterre leurs cendres sous un arbre quelque part sur la propriété.

Il y a tant d'autres choses encore.

Aujourd'hui, ma mère y loue un appartement qu'elle occupe de temps en temps avec sa conjointe, quand elles ont besoin de s'évader à la campagne. Après la mort de mes arrière-grand-parents, la propriété a été divisée en part égales entre les neuf enfants survivants. Petit à petit, la génération de mes grands-parents a vieilli, vendu leur part à d'autres dans la famille, jusqu'à ce qu'un cousin de ma mère accepte de racheter la propriété toute entière et d'en assumer les frais (taxes et coûts de réparation, qui se sont avérés assez conséquents). Je ne sais pas combien de temps cet endroit demeurera dans ma famille, mais j'espère que la réponse est "longtemps après ma mort".

J'ai eu la chance d'y passer dix jours au mois d'août, en pleine canicule, et j'espère pouvoir y retourner cet hiver. Ce n'est plus tout à fait comme avant, bien sûr. Les habitations ont été rénovées, on a parfois du mal à y reconnaître quoi que ce soit, et puis moi aussi j'ai vieilli. Je ne suis plus un petit enfant. Tout me semble plus petit qu'avant. Mais ce lac, il s'y trouve toujours une beauté paisible qui me ressource comme nul autre endroit peut le faire. 

Et chaque fois que j'y retourne, je suis mis devant le fait accompli : ce lac, c'est là où j'y ai mes racines. 

C'est là que naissent toutes mes histoires.

dimanche 26 octobre 2025

Les instants fragiles | Hiatus #3

Tasse
Puissions-nous
- Craquelures en ton émail
Rides sur ma peau -
Vieillir ensemble
                                    - Lionel Quéré, "Les instants fragiles"

La poésie c'est fait pour aller droit au coeur, toucher l'essentiel en quelques mots. Ce n'est pas un art facile. Personnellement j'ai plus de facilité avec la prose, j'y suis plus confortable. J'aime m'épancher, prendre mon temps, décrire... Et donc j'ai une admiration toute particulière pour les poètes qui s'essaient à l'art de la précision minimaliste, et un parti pris il faut bien l'avouer.

Doublement quand c'est un ami qui publie son deuxième bouquin. Triplement quand le premier m'avait transporté ailleurs.

Celui-ci, j'en savoure les pages. 

La préface d'Elise nous dit que c'est un recueil autour du matcha. On le voit bien en feuilletant le livret, d'autant plus avec les jolies photos qui illustres certains poèmes. Le mot "chawan" me saute aux yeux, tout comme la description de la liqueur verte, épaisse, qui coule dans les veines du poète.

Mais pour moi, qui ne consomme du matcha que de façon occasionnelle, c'est aussi facile de me détacher de cette spécificité. De voir reflétés sur les pages mes propres moments de thé, en contact avec une nature nourricière, en contact avec une boisson beaucoup plus fluide certes mais tout aussi précieuse, et qui en réaction crée ses propres images.

Lionel illustre bien à quel point le thé est un outil qui fait voyager. Un outil utile, pratique, savoureux, au centre de tout, autour duquel le monde entier peut tourner pour un passionné... mais tout de même, un outil. L'introspection, même autour du thé, est finalement la nôtre. Et ici c'est toute la sensibilité du poète qui s'exprime, qui me rejoint par le biais d'expériences connectes, et fait résonner ces choses (émotions, souvenirs mêlés d'instant présent) au-delà de ce qui les a inspirés.

Je croyais découvrir au fil de ma lecture des bulles fragiles prêtes à éclater. J'étais prêt, aussitôt saisis, à les voir s'envoler. Mais en fait c'est une expression de force qui se révèle et s'ancre en moi. La solidité du bol rugueux sous les doigts. Celle du sol qui nous soutient. Celle des arbres qui demeurent droit malgré les intempéries. Toutes métaphores de la vie humaine, perçues et exprimées à travers l'oeil de l'amateur de thé, de l'amateur de nature (de Nature, même), qui reflète finalement celle du courage qu'il faut pour oser s'exprimer, oser vivre.

Merci, Lionel. 

J'espère que le thé et l'inspiration continueront de t'entraîner sur un chemin sur lequel, éventuellement, il y aura une troisième publication. Pour l'instant je retourne au silence, à la méditation, aux moments entiers que me font vivre tes poèmes, chacun d'eux. 

Pour les intéressés, on peut trouver ce livre à la vente sur le site de Kancha Tea

M'inscrire en creux
Dans le relief du monde
Assourdir son écho
Et rejoindre
Ma vallée du silence
                                    - Lionel Quéré, "Les instants fragiles"

samedi 25 octobre 2025

Liminalité | Hiatus #2

Ces jours où le thé ne se fait pas mon allié sont difficiles. Encore plus que je croyais. Je viens tout juste de reprendre l'habitude, est-ce que ça ne devrait pas être tout aussi facile de la perdre ? Mais il semblerait que même en si peu de temps j'ai déjà réussi à faire, ou peut-être refaire, du thé l'un des centres de ma vie. C'est ce que je voulais, mais là faut bien dire que c'est un peu l'envers de la médaille qui se dévoile. La lune de miel n'aura pas duré longtemps !

Sinon ça pourrait être tout simplement de l'obsession, je suppose. 

J'ai envie de thé. Ça me manque quand je ne peux pas m'en faire. J'ai soif de cette chaleur douce qui se love dans mon estomac et irradie mes sens, de cette énergie centrée qui m'aide à trouver mon propre centre, de ces saveurs et parfums qui m'enivrent plus sûrement que l'alcool. Et puis je viens tout juste de recevoir la commande Kancha, les premiers thés de 2025 qui passent chez moi ! Les premiers thés de l'année depuis au moins 5 ans ! Le fait de savoir qu'ils seront meilleurs si j'attends qu'ils se remettent du voyage n'est qu'une maigre consolation.

Bon voilà, c'est exprimé. Après j'ai l'impression d'être un petit enfant en train de gémir et battre des pieds, c'est assez embêtant. Passons à autre chose. 

Je prépare des bourgeons de puerh un peu à l'arrache, qui sont probablement les seuls à infuser une liqueur correcte en ce moment, et reprend ma lecture. La concentration me fait défaut. Mes pensées ne cessent de revenir à l'article de Ceisiwr Serith que j'ai mentionné dans mon dernier billet. Je ne suis pas moi-même reconstructionniste, ma religion n'est pas inspirée de la Gaule Antique, et certains des propos de l'auteur me font tiquer. Il n'en reste pas moins que son article a eu beaucoup d'impact sur moi. Il ajoute une pierre décisive à mon édifice... Une pierre de Rosette, même. 

L'argumentaire de Serith lui fait conclure : 

"In summary, then, although, pace Bober and others, Cernunnos was considered a god of material prosperity, he was so by means of his nature as a god of the in-between, of bi-directionality, of the reconciliation of opposites. He was both wild and tame, god of healing and god of death, of the hunter and the hunted, of nature and of culture, and in his very person human and animal. Under this interpretation, his iconography seems ambiguous because it was meant to be. He is an ambiguous god, and always was. Ambiguity does not conceal his nature; it reveals it."

Traduction maison : 

"En résumé, bien que selon Bober et al. Cernunnos devrait être considéré un dieu de la prospérité matérielle, il l'était de par sa nature de dieu de l'entre-deux, de la bidirectionnalité et de la réconciliation des contraires. Il était à la fois sauvage et docile, dieu de la guérison et dieu de la mort, le chasseur et la proie, ses domaines englobaient à la fois la nature et la civilisation, et son apparence physique même exprimait une essence mi-humaine mi-animale. Selon cette interprétation, son iconographie semble ambiguë car c'est bien ce qu'elle est censée être. C'est un dieu ambigu qui l'a toujours été. Cette ambiguïté ne camoufle pas sa nature ; elle la révèle." 

Proposition intéressante. 

Proposition qui me parle, aussi, car j'ai toujours été quelqu'un qui évolue dans les sphères liminales de la vie. D'y trouver une facette du dieu auquel je suis dévoué n'est probablement pas une coïncidence. 

Proposition qui finalement a le mérite pour moi de rassembler sous une très large bannière toutes ces opinions contraires et contradictoires, puisque de par sa nature même Cernunnos sied entre elles et s'y trouve confortable. 

Si on pousse la réflexion plus loin... Un dieu de ce qui se trouve entre les choses, ça suppose l'existence obligatoire de deux éléments contraires entre lesquels se situer (ou lesquels réconcilier), qui seront par définition liés à cet entre-lieu de façon indissociable. 

Et la bidirectionnalité, dans ce contexte, n'est plus simplement une question de droite et de gauche. Ce sont toutes les directions pourvu qu'elles soient opposées : la droite et la gauche certes, mais aussi devant et derrière. Le haut et le bas. L'intérieur et l'extérieur. Partout et nulle part. Ultimement, tout ce qui est mouvement, et tout ce qui est immobile. Oppositions et contraires. Nature d'un côté, civilisation de l'autre, et Cernunnos entre les deux. Entre les deux, tous les deux, aucun des deux. Tout à la fois, et simultanément rien du tout. 

Il y a un petit aspect psychédélique à cette réflexion.

Bref, si on continue à pousser... ça veut dire un dieu des voyageurs, des migrants et enfants d'immigrés, qui se trouvent perpétuellement entre deux destinations et deux cultures. Un dieu des adolescents, qui se situent entre l'enfance et l'âge adulte sans être ni tout à fait l'un, ni tout à fait l'autre. Un dieu des malades, des mourants et des morts, qui ont un pied dans chaque monde, en équilibre fragile entre les deux.

Mais ça veut aussi dire un dieu des gens trans et non-binaires, qui ont l'expérience d'une identité de genre contraire, multiple, ou tout simplement absente. Un dieu des bisexuels, pansexuels, queer et les autres, qui ont cette compréhension intime d'une attraction des contraires. Un dieu des sans-abris, migrants, intouchables qui vivent en marges de la société, dans les mêmes espaces sans avoir la possibilité de tout à fait s'intégrer. Et aussi un dieu des autistes, des schizophrènes, des rêveurs compulsifs, des dissociatifs, et autres neurodivergents dont la perspective marginale n'est pareille à nulle autre.

Je suis là en train de réfléchir à bout de crayon, puis je me relis et réalise que cette liste en fait c'est une description assez exacte d'une grosse partie de la population qui a écrit des textes pour les anthologies dévotionnelles que j'ai mentionné dans mon post précédent.

Quand je disais que c'est une pierre de Rosette. 

Sinon il y a bien ce passage qui m'irrite : 

"As I have already stated, this view is based largely on the Gundestrup cauldron, on which he is surrounded by animals. However, the majority of the animals are insignificant from an iconographic point of view. [...] Except for the stag and dog, then, the surrounding animals appear to be more decoration than iconography, a case of a silversmith filling space." 

Traduction maison : 

"Comme mentionné ci-dessus, cette opinion [ndt: que Cernunnos soit un dieu des animaux] est largement basée sur l'imagerie du bassin de Gundestrup, sur lequel il est entouré d'animaux. Cela dit, la majorité de ces animaux est insignifiante d'un point de vue iconographique. [...] À l'exception du cerf et du chien, alors, les autres animaux qui les entourent semblent être à vocation décorative plutôt qu'iconographe, le cas d'un artiste forgeron remplissant l'espace qui lui est attribué."

C'est vrai que je n'ai pas une grande formation académique. 

Mais j'ai eu assez de cours d'histoire de l'art pour savoir qu'un artiste forgeron qui fabrique un bassin encastré fait de cinq panneaux intérieurs et huit extérieurs, chacun d'eux avec une iconographie extrêmement précise et des aspects narratifs, n'ira pas faire l'erreur de décentrer le personnage principal d'un panneau et remplir plus de la moitié de son espace de détails insignifiants. On est pas devant un travail de moine copiste là. Ce genre de boulot ça ne se fait pas à main levée, ça se prépare soigneusement, surtout sur une pièce aussi fignolée. 

Le petit bonhomme sur le dos d'un poisson aura beau ressembler à un détail décoratif sur une autre pièce et être plutôt gênant à expliquer, il y a une question de contexte à prendre en compte. Si on admet que le personnage à bois de cerf sur ce panneau est Cernunnos, alors il faut inclure le panneau entier dans son examination de l'iconographie et admettre que ces éléments ont la même précision narrative que le reste du bassin. Sinon c'est de la mauvaise foi.

Bon, je n'ai pas encore lu de bouquin ou d'article qui traite du bassin de Gundestrup en particulier alors je m'arrête là. Mais du coup ça démonte pour moi une partie de l'argumentaire de Serith, qui devient principalement basé sur les détails qu'il voulait bien inclure, ceux qui supportent son opinion. Et c'est ce qui fait que je continue de chercher, parce que j'ai beau accrocher à la théorie de la liminalité de Cernunnos, ce genre de truc ça ne satisfait pas le côté de moi qui a besoin de rigueur académique.

vendredi 24 octobre 2025

Cernunnos | Hiatus #1


"Dieu gaulois aux bois de cerf, dont on ne sait à peu près rien aujourd'hui. Certains supposent qu'il aurait peut-être une connexion avec la chasse, la fertilité, la forêt et les espaces boisés."

Je paraphrase, mais c'est à peu près ça qui se trouvait sous le nom de Cernunnos dans le petit dictionnaire des mythologies du monde que je traînais partout avec moi quand j'avais 13 ans. Là où d'autres divinités avaient des entrées beaucoup plus fouillées, parfois s'étalant sur plusieurs pages (Zeus entre autres, Isis, Freya, Shiva, Amaterasu, etc.), pour lui c'était essentiellement un nom, la mention d'un seul attribut, deux lignes de spéculation, et l'immensité d'une page blanche. 

Mon flirt avec la religion wiccane s'étant fait entre 12 et 15 ans par le biais des bouquins d'Eric Pier Sperandio (le Scott Cunningham québécois), qui nommait la déesse mais parlait à peine du dieu, je n'ai appris qu'une dizaine d'années plus tard que c'était l'un des noms rassemblés sous le manteau syncrétique du Dieu Cornu. J'ai été assez perplexe car "Cernunnos" et "le Dieu Cornu" me reflétaient des couleurs synesthésiques complètement différentes, mais autrement l'impact a été assez minime. À ce moment-là, j'étais ailleurs.

Quand j'en suis revenu à ce nom après être passé par un grand cercle de la vie, je ne savais pas où trouver l'information que je cherchais. 

J'ai commencé sur les blogs païens, les grands noms de la blogosphère anglophone qui ont une dévotion à Cernunnos et écrivent sur lui : John Beckett, Jason Mankey, Thumper Forge. En plus d'articles de blog intéressants, j'y ai trouvé deux anthologies à vocation dévotionnelle, Hoofprints in the Wildwood centrée sur le Dieu Cornu mais avec tout plein de textes spécifiques à Cernunnos, et The Book of Cernunnos qui rassemble des textes sur Cernunnos uniquement, écrits par des gens aux croyances et pratiques très différentes. 

À peu près en même temps je suis tombé sur le mouvement reconstructionniste gaulois, ou en tout cas son mouvement anglophone sur les réseaux sociaux qui possède lui aussi des grands noms : Phyllis Fray Bober, une académicienne dont l'une des publications des années 50 est séminale au mouvement, et le pratiquant Ceisiwr Serith, qui sous le nom David Fickett-Wilbar a publié un article qui fait encore fureur aujourd'hui et dont on peut trouver un premier jet ici et un résumé vidéo là

Tous ces gens ont des points de vue, des opinions, et des références personnelles qui sont complètement différentes et parfois vont jusqu'à se contredire, y compris au sein d'une même anthologie. Ça, ça me plaît énormément. Le monde me semble plus large, plus complexe et fouillé quand il y a une multitude de voix qui s'expriment, sur lesquelles former son discernement. 

Mais sinon j'ai aussi découvert que les reconstructionnistes n'aimaient pas les wiccans et ça, ça me plaît beaucoup moins. D'un côté je peux comprendre que la religion wiccane (dont le dogme est bourré d'erreurs historiques) puisse être une insulte pour un Néo-Gaulois dont la pratique toute entière vise à reproduire les pratiques gauloises exactement telles qu'elles l'étaient. De l'autre, je suis sensible au mépris qui dégouline partout sur les sources de lecture recommandées par les reconstructionnistes, surtout qu'il est très souvent accompagné d'une sorte de certitude hautaine qui avance des théories comme si elles étaient des faits.

Parce que c'est bien ça le souci avec Cernunnos : il n'y a aucune certitude. 

Personnellement c'est un sujet sur lequel je préfère concilier. Sans exagération, il y a des centaines de milliers de personnes qui lui vouent un culte tout autour de la terre. Un bon nombre d'entre elles ont une expérience de lui qui est aux antipodes de la mienne. Est-ce que l'un de nous devrait remettre son expérience en question, simplement parce qu'on n'a pas été témoin de la même facette que l'autre ? Bien sûr que non. Il y a des aspects de moi qui s'expriment avec certaines personnes et pas avec d'autres, je ne vois pas pourquoi ce serait différent parce qu'il s'agit d'un dieu. 

J'aime croire que chaque personne qui crie vers lui avec dévotion a quelque chose à m'apprendre sur sa nature.

Voilà où j'en suis. Je n'ai pas encore vraiment pris le temps de formuler mes propres théories, même si à force j'ai bien quelques opinions. J'ai entrepris un travail de lectures et de collection de données l'été dernier mais je n'en suis encore qu'au tout début de mes recherches. Et puis il ne faut pas oublier que tout ça, c'est du travail de tête, de la réflexion abstraite. Ma pratique spirituelle, je la nourris de mes lectures mais elle se vit ailleurs.

Pour l'instant je lis tranquillement l'énorme monogramme de Daniel Gricourt et Dominique Hollard, "Cernunnos, le dioscure sauvage", dont on peut voir ici une partie de la table des matières et qui a été résumé et commenté (en anglais) là. Je n'en suis environ qu'au tiers, c'est un gros bouquin, mais jusqu'ici ça me semble original et bien documenté. Il y a bien un détail ou deux sur lesquels je tique mais dans l'ensemble je trouve ça convainquant. 

Ça me travaille, ce sujet. J'y reviendrai. 

Côté thé, j'ai reçu la commande Kancha de la semaine dernière. Elle est arrivée beaucoup plus vite que prévu, j'ai hâte que tout ça s'acclimate et de pouvoir y goûter. En attendant comme on peut voir sur cette photo j'aurai un peu de lecture dont je viendrai certainement reparler ici... 

jeudi 23 octobre 2025

Hiatus Saisonnier


Le climat du Québec a des écarts de température et d'humidité assez dramatiques entre l'été (25 à 35 C et 60-80% d'humidité) et l'hiver (-10 à -25 C et 30-45% d'humidité). Évidemment à l'intérieur c'est beaucoup plus stable, mais chaque année je constate quand même une période au printemps et à l'automne où tous mes thés sont affectés de la même façon.

Saveurs parasites désagréables, amertume poussée à l'avant-plan, tannins acides qui prennent le dessus sur tout, atténuation ou perte complète des notes fleuries, fruitées, et sucrées... les dégustations en deviennent carrément désagréables.

Quand ça arrive, je continue de boire du thé mais je fais une pause sur les dégustations sérieuses. J'arrête de prendre des notes, j'arrête de me concentrer dessus, et ne me fais plus que des thés de soif. Quand les feuilles se remettent, généralement dans un délai de 2 à 3 semaines, je reprends mes dégustations d'échantillons et de thés primeur. 

J'ai pas trop envie d'arrêter le blog mais jusqu'à ce que mon stock s'acclimate, le focus sera ailleurs que sur le thé. Quand cette période de transition sera terminée, vous serez les premiers à le savoir.


Au ralenti | 2005, Li Shan Tie Guan Yin, Tea Urchin

 

Journée frigorifiante aujourd'hui. L'humidité est plus gênante que la température, mais il y a une lourdeur dans l'atmosphère qui me donne un fond de migraine. J'ai l'impression de tourner au ralenti. 

Pas d'envie de thé particulière ce matin. Le besoin de me sentir réchauffé de l'intérieur me fait quand même lancer la bouilloire en fin d'avant-midi. Quelques grammes de ce Li Shan 2005 dans une minuscule théière devrait faire l'affaire. 

Pendant que l'eau chauffe, j'ai le nez dans la tasse. Caramélisation profonde, laiteuse, sucrée. C'est vrai qu'il n'a pas son pareil, ce petit Li Shan. Après m'en être fait une première tasse, ça se confirme doublement. L'épaisseur de la liqueur me rappelle celle de la crème. 

Les écureuils continuent de s'affairer devant ma fenêtre, je crois que je vais leur récupérer des noix à coques.

J'avais oublié que ces billes produisaient une liqueur si claire, je m'attendais à une boisson aussi rouge que les feuilles. Est-ce que c'était déjà comme ça ou est-ce que je les infuse mal ? 

En relisant mon dernier billet, je m'étonne d'abord de les avoir préparées en terre duanni la dernière fois, puis je constate que si. La liqueur était déjà d'une clarté lumineuse, et les parfums caramélisés en fond de tasse y étaient aussi. J'ai l'impression d'être dans une confiserie. Ma coloc y trouve des saveurs de noix de coco. 

Cela dit ça fait trois jours que mes wulong sont en retrait, je crois que la température ne leur plaît pas. Il me semble vaguement que c'était quelque chose que j'avais déjà relevé par le passé, cette tendance aux thés de s'effacer pour quelques semaines vers la fin d'octobre, mais c'est très loin...

Enfin, je sens que ça va finir dans le gros yunomi en Grandpa Style tout ça, c'est dommage. Heureusement qu'il m'en reste encore pour deux ou trois dégustations.

Au moins le thé a accompli son oeuvre, j'ai bien chaud maintenant.

Et j'ai envie d'un puerh. 


mercredi 22 octobre 2025

Spirituali-thé | 2012, Cha Hun "Spirit of Tea", Mengku Rongshi, Mengku, Lincang, Yunnan Sourcing

Il y a quatre ans j'ai failli lancer un blog spirituel païen. 

Je me sentais appelé vers une voie dont je percevais le potentiel transformateur, et dont j'avais envie d'en documenter les changements à ma vie. Je voulais aussi communiquer avec d'autres qui partageaient mes croyances, transmettre une sagesse que je ne possédais pas encore (toujours pas d'ailleurs), et trouver, ou peut-être fonder, cette communauté de gens "comme moi" dont j'ai soif depuis l'enfance. J'étais saisi d'extase religieuse, en vrai, et quand celle-ci est retombée le projet s'est étiolé.

Et franchement c'est tant mieux. 

L'expérience à l'origine de cette envie est l'une de celles dont il est difficile de parler. Pas tant à cause de la vulnérabilité qu'elle me demande, quoique celle-ci soit énorme, plutôt parce que c'est l'une de ces situations complexes, indéfinissables, dont les mots n'arriveront jamais à transmettre l'immensité. Mais aussi parce que je sais déjà qu'aucune des histoires personnelles qui justifient mes propres croyances ne suffirait à les justifier pour les autres. Et puis j'ai horreur du prosélytisme. Si je tente de les partager ici un jour ça sera dans un autre contexte, avec d'autres choses à dire.

Quand j'étais petit, je croyais que la spiritualité était un état d'être passif. Une collection de croyances et de valeurs morales par lesquelles on trouve le sens de son existence, certes, mais pas quelque chose qui faisait particulièrement intrusion dans la vie quotidienne. J'entendais bien sûr parler de gens comme le Pape ou Mère Teresa qui avaient fait de la religion le centre de leur être, mais tout ça me semblait exceptionnel et très loin de moi, de "la vie réelle". 

Aujourd'hui je découvre qu'en fait la spiritualité c'est un état actif, qui s'exprime par les actes que l'on pose bien plus que par les choses en lesquelles on croit. Qu'une prière peut se passer de mots pourvu que l'état d'esprit en soit un de recueillement. Et en suivant l'exemple de Lionel, c'est tout naturellement que le thé est devenu l'un des piliers de ma vie spirituelle. Chaque tasse préparée et bue en pleine conscience.

Le thé de ce matin a un nom qui m'amuse un peu dans ce contexte, mais la vérité c'est que cette galette est bien nommée. J'avais fait un compte-rendu d'une année précédente, mais c'est la 2012 que je choisis pour des raisons purement pratiques : la galette est immédiatement accessible alors que sa grande soeur est cachée loin, tout au fond du gros tiroir à galettes que je n'ai pas encore osé ouvrir.

Beaucoup plus sombre que dans sa jeunesse, toujours bien amère, des saveurs franches de bois mort, de terre sèche, et de sève qui pique la langue dès la première infusion... une énergie qui remonte, émane à travers mon corps, et me prend tout entier. Sous le couvercle je perçois toujours ces petites touches légères de raisin sec, mais c'est la seule note de fruit ou de sucre dans ce sheng bien charpenté, solide, franchement masculin. J'avais écrit "un jus de nature" de sa grande soeur, pour reprendre les mots du sieur Lionel, et c'est toujours bien ça pour autant que "nature" veut dire "parfums et arômes que l'on retrouverait volontiers si on tentait d'infuser une branche morte ramassée par terre, et que celle-ci offrait une liqueur gracieuse".

Ça n'a peut-être pas l'air très invitant dit comme ça, mais moi j'adore. 

Surtout j'adore cette chaleur qui m'envahit, qui après juste quelques gorgées me donne un sentiment d'être dégagé, ouvert, libre. Prêt à accueillir la journée qui commence et tout ce qu'elle m'apportera, en bien et en mal. 

Le dieu auquel je suis dévoué est un être qui tend vers le monde naturel, les chemins sauvages moins fréquentés, les espaces liminaux où oppositions et contradictions se rencontrent. Les endroits où je perçois sa présence autour de moi d'une façon très puissante, ces lieux dans lesquels la communion est si facile, sont toujours à mi-chemin entre la terre et l'eau. Malheureusement, tous sont inaccessibles l'hiver. 

Ma deuxième meilleure option ?

Une tasse de sheng.


mardi 21 octobre 2025

Fraîcheur | 2014, Wang Bing Shen Tai Cha, Wang Bing, Yiwu Shan, Menghai, Puerh Asia

 

C'est une envie de fraîcheur qui me taraude ce matin. Les notes vives, végétales, d'un Gao Shan de Taïwan. La couleur vert soutenu du sencha Yumewakaba de Hiruma-san, avec ses parfums si prononcés. La morsure amère d'un jeune sheng du Lincang qui se développe en menthol après la gorgée avalée. 

Évidemment je n'ai rien de frais dans mes stocks. J'ai bien deux commandes en cours, mais entre la grève de la poste et l'éloignement géographique, rien n'est encore arrivé. Il faut donc faire avec ce que j'ai chez moi. 

Mon thé vert du matin, un Huiming 2022 de chez Camellia Sinensis qui avait déjà un an au moment de son achat, ne me comble pas. Aucune de mes références ne m'inspire. Je décide donc d'explorer les échantillons gentiment offerts par les copains. À défaut de fraîcheur, au moins j'aurai un peu d'originali-thé.

Après une examination sommaire de ce qui se trouve dans mes tiroirs, c'est sur un thé de Wang Bing que je jette mon dévolu, la galette Shen Tai Cha de 2014 dont Vincent (autrefois du Forum des Amateurs de Thé) m'avait offert quelques grammes. Le petit sachet plastique aurait dû lui perdre toutes ses saveurs, mais la conservation de tous ces sheng au même endroit les ont préservés. Ces feuilles sont encore très fragrantes. 

Les deux premières infusions sont bien légères et me font craindre un raté. Est-ce que c'est l'eau qui gomme toutes les saveurs, ou est-ce que j'ai tout simplement attendu trop longtemps et maintenant les feuilles sont perdues? Est-ce que c'est une question de grammage trop léger ? Aucune idée... je n'ai pas eu ces problèmes sur les échantillons précédents. L'odeur renversante au fond de la tasse vide me signale qu'il faut continuer, tout comme l'épaisseur crémeuse qu'il laisse sur la langue.

Sur la troisième tasse, le thé se réveille enfin. Et quel éveil. À la surface de la liqueur je retrouve des parfums aux notes vaguement animales (tellement typées que pour un moment je me suis demandé s'il ne s'agissait pas d'un thé de Feng Qing mal étiqueté), et dans la bouche c'est complexe, c'est joueur, c'est intense. Par-dessus tout c'est d'une fraîcheur éclatante à laquelle je ne m'attendais pas. L'amertume prononcée est agréable, boisée et végétale à la fois. Alors que j'avais sélectionné ce thé à l'aveugle, après quelques recherches j'y retrouve en fait tout ce dont parlait Luk Zijeko dans cette dégustation de 2017.

Les notes d'Olivier Schneider mentionnent aussi cette timidité des feuilles qui prennent un peu de temps avant de se dévoiler. Bon, ça va alors.

J'ai l'impression d'un retour dans le temps, d'un thé préservé exactement tel qu'il était au moment d'arriver chez moi. Et puis bon sang que c'est bon. Je regrette bien les ennuis monétaires qui m'ont retenu d'en récupérer une galette à l'époque, mais surtout j'ai une grande reconnaissance envers Vincent sans qui je n'aurais même pas eu la chance d'y goûter.

Le temps continue sa course effrénée vers l'hiver, jonche le sol de feuilles mortes et m'apporte une fraîcheur d'un tout autre genre. Les derniers jours ont été très chaud pour la saison, mais là on sent bien que c'est terminé. L'automne se meurt... et ça a beau être ma saison préférée, j'ai l'impression d'avoir passé beaucoup de temps cette semaine à combattre un début de dépression saisonnière.

Heureusement que j'ai encore le thé pour mettre un peu de soleil dans ma tasse.