samedi 29 novembre 2025

Idée Fixe | 2025, Lam Dong Bai Hao, Camellia Sinensis

Cette dernière semaine a été un peu folle. On a commencé les premières préparations de nourriture en prévision de Noël, on a reçu de la visite à la maison, j'ai aussi beaucoup cuisiné. Les journée s'enfilent, ne se ressemblent pas, et ne me laissent pas de temps pour le thé. J'ai surtout bu du puerh en Grandpa Style entre deux tâches cette semaine, et là c'est la première occasion que j'ai de boire du thé "proprement" depuis mon dernier post. Pfiou.

Cela dit j'ai appris à faire des sushis ! Et ça j'en suis fier. En plus, n'ayant pas vraiment les moyens d'acheter des darnes de poisson cru à 10 dollars les 100 grammes, j'ai tenté le thon vegan fait de melon d'eau cuit et au final c'était savoureux. Un peu trop de riz dans les rouleaux et faut rectifier un peu l'assaisonnement du thon vegan, mais c'était ma première fois. J'apprendrai.

Après toutes ces aventures, je retrouve avec plaisir mes petits écureuils et la quiétude de nos routines matinales. Le ciel est complètement dégagé, le soleil brille... la fatigue me taraude encore mais ça va s'améliorer car je fais repasser ce Lam Dong Bai Hao bien caféiné dans mon gaiwan. 4 grammes cette fois, la dernière c'était un peu trop fort à mon goût. Ses arômes sont toujours aussi envoûtant.

Toutes mes pensées tournent autour des sushis en ce moment pour être bien honnête, c'est un peu une idée fixe. En même temps ça faisait près de 20 ans que je me laissais décourager par la délicatesse de la manœuvre. Le riz qui doit être aromatisé de façon spécifique en faisant attention à la texture, les ingrédients qui doivent être préparés avec précision et minutie, absolument tout ce qui a trait à l'opération de roulage, le temps que ça prend, l'argent... tout ça s'accumulait et me semblait insurmontable.

Puis je l'ai fait et maintenant ça me semble simple, facile à articuler dans une plage d'une heure et demi pourvu que les préparations plus compliquées (pickles de gingembre et d'écorce de melon, wasabi, vinaigre aromatisé, cuisson des marinades de melon et tofu, sauces d'accompagnement qui ont besoin de réduire un peu, etc.) aient été faites la veille. Après c'est surtout une question d'attendre que le riz soit cuit et de préparer le reste des ingrédients pendant cette attente.

Cette fois-ci c'était plutôt quatre heures de boulot, mais c'est parce que j'essayais de tout faire en même temps et aussi de préparer une soupe au miso à côté. Ma manie des premières expériences culinaires ambitieuses me joue souvent des tours, ces quatre heures étaient intenses, mais cette fois ça a porté fruit. J'ai beaucoup appris, et puis c'était délicieux. La question maintenant c'est qu'est-ce que je mets dans les suivant... 

Cinq infusions plus tard, j'ai soudain l'impression d'une course de chevaux dans mes veines. 

C'est fou quand même comme l'énergie de ce thé est écrasante. Un vrai raz-de-marée, on pourrait s'y noyer. Plus aucune trace de léthargie ça c'est sûr. La dégustation doit s'arrêter là sinon je risque la crise d'angoisse. 

C'est un peu dommage, ça m'avait aussi fait ça la dernière fois. Peut-être que c'est tout simplement un thé à étaler sur deux jours, ou encore à partager en toutes petites tasses. Tiens, c'est une bonne idée ça. Mes invités s'en régaleront autant que moi et son côté liquoreux puissant en fera un bon allié des fromages et desserts, pourvu qu'ils soient un peu délicat. 

Une pensée entraînant l'autre, je me demande maintenant comment intégrer du matcha dans mes sushis et quels ingrédients s'accorderaient avec une sauce de thé réduite... 

Quand je disais que c'était une idée fixe.

mardi 25 novembre 2025

2011, Cha Tou Sheng Yun, Yunnan Sourcing

 

Je suis surpris de n'avoir jamais fait de compte-rendu de ce thé.

En 2014 je suis passé d'une chambre d'étudiant à un appartement 3 pièces. L'endroit était situé dans un quartier ouvrier historique bourré de constructions datant de la fin des années 1800... spécifiquement de la période entre 1868 (la date d'un feu majeur ayant complètement rasé le quartier) et 1891 (la date derrière la photo historique prise sur ma rue et sur laquelle je reconnaissais les bâtiments). La ville faisait de son mieux pour gentrifier les environs, mais les efforts se concentraient sur les deux rues facilement accessibles par l'autoroute. Par chez moi ça sentait encore la fatigue ouvrière, la violence des bas-fonds et la pauvreté. 

J'adorais ce petit appartement. Pour moi il était un symbole de liberté, mon refuge contre le monde, à cinq minutes d'un parc magnifique dans lequel je suis souvent allé marcher. Malheureusement tout ça venait avec une facture invisible. En 2015-16 je me suis mis à développer tout un tas de problèmes de santé liés à l'insalubrité du bâtiment. Rhumes qui ne semblaient jamais guérir, allergies de toute sortes et asthme se développant à l'âge adulte, poumons qui grattent en permanence... bref tous les symptômes d'une infestation de moisissure dans les murs.

Environ à la même époque je me suis mis à faire des réactions étranges sur certains thés, l'une d'entre elles se trouve même sur ce blog. Ça m'est arrivé plusieurs fois quand même. De mémoire c'était systématique sur les thés de plantations où l'on pouvait soupçonner l'emploi fréquent de pesticides (ou contamination via ceux des voisins, dans le cas de thés s'annonçant bio). Je l'ignorais à l'époque, mais mon système immunitaire était en train d'y développer une réaction allergique. 

Tous ces symptômes se sont beaucoup amélioré depuis mon déménagement, mais à l'époque les shu étaient particulièrement affectés. Pour la plupart d'entre eux, je ne pouvais pas les boire sans développer un serrement de gorge douloureux sur la première tasse, une respiration sifflante sur la deuxième, et une crise d'asthme sur la troisième (complète avec crise de panique car je ne comprenais pas ce qui m'arrivait). Des thés que j'avais bu avec plaisir en 2011, 2012, 2013 me donnaient des réactions si désagréables que mon corps en venait à réagir rien qu'en reniflant les feuilles sèches. Le même genre de haut-le-corps qu'on a à la vue d'alcool un lendemain de veille, ou de nourriture riche après une crise de foie. 

Celui-ci, c'était l'une des très rares exceptions. Jamais eu de souci ni à le renifler ni à le boire. Du coup ça m'étonne de n'avoir jamais pris le temps d'en parler car il ne doit m'en rester environ que 30 grammes sur la brique qui en faisait 250 (heureusement j'en ai trois autres). Je veux bien croire qu'une bonne moitié de brique est partie chez les copains, mais quand même. J'en ai bu souvent et avec plaisir. Aucun billet à son sujet, vraiment ? Il faut croire que non. 

Je suppose que c'est parce que je le bois généralement pour accompagner une activité de repos, lecture ou visionnement de séries télé, quand mon côté analytique est absorbé ailleurs. Un shu et un bon roman, plaisirs simples et sans mots, ni sur ce blog ni ailleurs.

Bref. 

Ça fait quelques années depuis la dernière fois, je le retrouve avec plaisir. Les saveurs de noix sont encore bien présentes, avec un côté plus âgé. Les fruits secs et confits se sont beaucoup estompés, mais je perçois encore un petit parfum de dattes sèches accompagné de sucre sur la langue quand je pousse un peu les infusions. Le menthol s'est décuplé, j'ai toujours une sensation froide sur la langue dix minutes après ma dernière gorgée. Les saveurs âgées de bois sec que je retrouvais sur les vieilleries de la dernière fois sont déjà un peu présentes, mais légères sous la terre et la boulangerie. Son énergie est bien présente, plus puissante que dans mon souvenir. Un shu du matin plutôt que du soir. 

Ce n'est pas le thé le plus complexe que j'ai bu, mais c'est probablement l'un des plus satisfaisant. J'ai bien fait d'en stocker une bonne quantité.

samedi 22 novembre 2025

Paris | 2025, Lincang Lao Shu (maocha), Kancha Tea

 

Le ciel a une drôle de couleur aujourd'hui, envahi de nuages à droite et parsemé de ciel bleu à gauche, comme s'il n'arrivait pas tout à fait à se décider. La météo nous annonce un mélange de neige et de pluie en matinée donc j'imagine que tout ça va se couvrir sous peu. Il est encore tôt, j'en profite.

Dans la commande Kancha j'avais deux puerh. C'est le Lincang Lao Shu que je choisis, celui-ci m'avait été chaudement recommandé sur le Forum des Amateurs de Thé donc j'ai hâte de goûter. J'ai mis un mois avant d'y toucher parce que comme je n'en ai que 15 grammes, je voulais être sûr que les feuilles soient remises du voyage et du changement de saison. C'est maintenant chose faite, alors plus de raison d'attendre.

Il y a une petite émotion là quand même... c'est le premier puerh si jeune que je bois depuis très longtemps, du coup il porte le poids d'attentes peut-être disproportionnées. À la base j'espère une liqueur fine et parfumée, beaucoup de fraîcheur mentholée, le musc typique des puerh de cette région, et l'opulence des parfums et textures que mentionne Julien dans sa description. Voyons voir ce que ça donne.

La première infusion est d'un jaune très clair, limpide, qui glisse tout seul dans la gorge. Je n'y trouve pas l'explosion de saveurs à laquelle je m'attendais et surtout ça part sur un pôle complètement différent, mais ce n'est pas une mauvaise chose. C'est raffiné, ça me laisse dans le nez et sur la langue un parfum qui me rappelle les biscuits Savoiardi Ladyfingers (doigts de dame ?) de la marque Bonomi que j'utilise pour les tiramisu. Un truc pâtissier, moins sucré que j'aurais cru vu les parfums, avec de l'orange confite par-dessous qui soutient l'ensemble.

Très différent de mes attentes finalement. Mais c'est un truc très bien, original, différent. Pas de déception à première vue.

Les infusions suivantes continuent dans le même registre, les saveurs se développent et se font plus présentes, ou peut-être plus amples. Ça reste quand même assez léger en bouche, mais ça s'étale dans l'espace. Je ne sais pas si ce que j'essaie de dire est bien clair. Julien a raison, on est dans l'opulence des parfums plutôt que dans l'amertume charpentée, si c'était plus sucré j'aurais pu croire que c'était un wulong.

C'est très différent des thés du Lincang auxquels je suis habitué. Mais j'y trouve autre chose, d'autres nostalgies. 

En fait ce thé m'évoque la France en général et Paris en particulier. Les rues étroites au pavé assombri par la pluie, l'architecture typique qui change trois fois d'époque sur le même pan de rue, les parapluies multicolores des passants qui se pressent d'une porte à l'autre. Les librairies et petits cafés entre deux monuments historiques, les parfums de vieux livres, d'encens et de nourriture qui s'échappent des portes ouvertes. L'ambiance qui se veut raffinée sur les moments du quotidien, la culture avec un grand C, et l'humanité derrière qui entre en jeu, qui à la fois soutient et démolis cette image léchée d'un rêve un peu lointain.

Ça me plaît.

Je ne pensais pas voyager de cette façon aujourd'hui, c'est une belle surprise. Et dans une certaine mesure, considérant ce que ça m'évoque, je me demande si ce thé n'est pas... adapté ? Conçu, peut-être ? Pour le palais français spécifiquement. Cette abondance de parfums de nez, cette opulence toute en finesse qui s'exprime une fois la gorgée avalée, c'est exactement comme les confiseries que j'ai dégusté en France. Ça me rappelle Paris plutôt qu'Aix-en-Provence principalement car je n'y trouve pas la chaleur du sud, mais ça reste dans le même domaine, le même type de personnalité. 

Voilà, c'est peut-être ça les bons mots : un thé chinois avec la personnalité d'une pâtisserie française. 

Bref, bonne pioche. Je suis bien content d'en avoir quelques grammes encore. 

vendredi 21 novembre 2025

Prise de tête | Puerh sheng non-identifié

 

Beaucoup de plaisir avec mes sheng cette semaine. Les feuilles se sont bien remises du passage à la saison froide et me font des liqueurs souples, sucrées, charpentées, parfumées... Je les déguste comme un égoïste, sans les partager, car j'utilise ce temps personnel sur d'autres sujets de réflexion. Certains ne conviennent pas au domaine public. D'autres, c'est simplement que je n'ai pas encore poussé ma réflexion personnelle assez loin pour considérer en faire un article de blog. Le silence me fait du bien.

L'une des choses qui me trotte en tête a trait à mon expérience avortée de participer au défi d'écriture de novembre (autrefois appelé NaNoWriMo, maintenant repris sous le nom NovNov). J'ai du mal à entrer dans la peau de mon personnage principal. C'est un jeune homme de 20 ans un peu timide, un peu sensible, dont les ambitions sont simples jusqu'à ce que l'histoire lui en donne des nouvelles. Ses chapitres devraient rayonner de vie, là c'est aussi mort qu'un poisson pêché la veille.

Ce n'est pas irréparable, mais je ne suis pas encore sûr de la bonne marche à suivre. Il ne manque ni de complexité, ni de cohérence interne, je ne sens pas le besoin de le remplacer par un meilleur personnage. C'est plutôt qu'il y a quelque chose chez lui qui ne m'est pas encore naturel. Ça fait coincer la transmission. En ce moment, j'écris au présent et à la troisième personne. Peut-être qu'il faudrait revenir à l'imparfait, ou alors lui donner la parole à la première personne et me laisser surprendre par ce qu'il a à dire. Peut-être que je devrais même changer de langue, écrire mon premier jet en français.

Peut-être que le problème se situe ailleurs, dans ma capacité à vivre sans engourdir l'expérience, à me fondre dans la peau d'autrui, à être vulnérable, authentique, spontané sans repasser derrière avec une examination méta-cognitive à la limite de l'obsession.

Ou alors je suis tout simplement rouillé après plusieurs années sans écrire et il faut que je revienne aux exercices de base. Drabbles ? 

C'est nostalgique les drabbles, les listes de prompt sur LiveJournal, les arbres d'écriture et autres soirées créatives. Mais tout ça, ça se faisait au sein de communautés qui sont vite devenues des béquilles, sans lesquelles je suis un peu perdu. Il faudra que je m'enseigne à le faire tout seul dans mon coin maintenant, à trouver mon propre élan sans recours à l'écho d'enthousiasme sur lequel j'avais coutume de rebondir. 

La neige s'est transformée en pluie fine, ça rend l'atmosphère morne, maussade, pleine des gris et des bruns qui caractérisent si bien le mois de novembre. Je n'ai aucune idée de ce que je bois. C'est un sheng d'un certain âge, liqueur orange un peu trouble, saveurs fruitées et boisées avec une amertume bien nette, longue tenue en bouche. Probablement un produit du Lincang. Un truc dont je prévoyais d'en boire une certaine quantité assez quotidiennement car j'en ai prélevé une cinquantaine de grammes que j'ai mis dans un petit sachet plastique avec mes échantillons. Évidemment, ayant oublié de noter ce que c'était (ou alors le nom du machin était sur le plastique mais s'est effacé avec le temps), je ne peux pas confirmer.

Cela dit si on joue un peu au détective, vu ce qui tournait dans mes théières en 2014... c'est soit les débris de la MuShuCha 2006, ou alors c'est une quantité prélevée de la grosse brique Qiao Mu Wang de 2013. Les deux pourraient faire sens. Je penche vers la MuShuCha, sans preuves. C'est probablement l'autre. 

Ça fait du bien de déguster sans prise de tête, sans chercher à identifier ce que j'ai dans la tasse. Je me laisse surprendre par ce que le thé exprime d'infusion en infusion, j'en apprécie les subtilités au niveau où j'arrive à les percevoir, sur la langue uniquement, dans le corps, sans à-priori. Le jeu mental des références s'efface, son absence renvoie à l'essentiel.

J'aimerais arriver à reproduire cet état d'esprit dans l'écriture.

mercredi 19 novembre 2025

Confusion | 2012, « Impression », Lincang, Wu Liang & Simao, Yunnan Sourcing


Cette galette goûte l'eau.

Je ne sais pas comment l'exprimer autrement. Elle a peu de saveur, de l'acidité, un poil d'amertume, quelques parfums peu développés, ce n'est pas mauvais, c'est surtout très diffus. Mais c'est l'image mentale que ce thé me renvoie qui est si présente, si précise, que j'ai du mal à la dépasser pour me concentrer sur ce que j'ai en bouche : une eau sombre, vive, dont la surface est effleurée d'une aile de canard en vol. L'omniprésence des couleurs vert cèdre et violet sombre, parsemés de reflets d'or et d'un mouvement calme, concentrique, brisé par le vent et ses vaguelettes, par le flot naturel de la rivière.

Je ne la décris plus tout à fait de la même façon mais de toute évidence c'est la même image. Elle se retrouve au bas du premier compte-rendu que j'en ai fait en 2013, et encore sur l'autre de 2016

Je crois que c'est peut-être une question de texture en bouche... la liqueur est à la fois épaisse et coulante, me rappelle les gorgées d'eau dure que j'ai bu en visite chez une amie à St-Hyacinthe. Ça n'en a pas les saveurs (heureusement), mais la texture, ça pourrait être ça.

Drôle de thé.

Une mauvaise pioche celle-là aussi, il faut bien l'admettre. Je me demande si la personne qui a monté le mélange avait de l'expérience dans le vieillissement des feuilles de ces régions, ou si c'est tout simplement les restes de maocha qui ont été mêlés et pressés ensemble juste pour épuiser les stocks, sans trop se soucier de ce que ça allait donner en vieillissant. Elle était correcte dans sa première année, très fraîche bien qu'un poil agressive, des beaux parfums, j'en avais gardé un bon souvenir. Mon deuxième test trois ans plus tard n'était pas aussi concluant. Et maintenant ? 

L'astringence qui me dérangeait n'y est plus, le côté fumé s'est complètement dissipé. La texture est toujours bien ronde et épaisse. C'est vaguement sucré, à mi-chemin entre fruité et boisé sans être vraiment ni l'un ni l'autre. Mais il manque quelque chose. Je n'arrive pas à décrire ce que c'est. Une porte ouverte qui devrait être fermée, une absence là où j'attendais une présence, et en contrepartie trop de présence là où je préférerais quelque chose qui s'efface. Un assemblage réussi devrait donner un thé dont le tissu gustatif se déploie sur plusieurs registres, dans celui-ci j'ai une étoffe triple épaisseur à gauche et parsemée de trous à droite.

Bref cette confusion des parfums et saveurs me donne de la confusion mentale. Beaucoup trop de yang, pas assez de yin, ça fait mentir son emballage. Qu'est-ce que je bois là en fait ? Je n'arrive pas à le déterminer. C'est comme si j'avais dans la tasse un Élément plutôt qu'un thé, et en plus c'est pas exactement celui qui m'est le plus amical. 

C'est meilleur un peu tiède, j'y trouve plus de complexité, allez savoir... c'est pas mauvais, mais c'est complètement débalancé.

Mes infusions de sheng avaient tellement de succès ces derniers jours que je me suis dit allez, c'est l'heure de re-tester les trucs que j'avais classé il y a 10 ans dans la pile des savates, j'ai eu des bonnes surprises en octobre dernier. Mais en fait non, celle-là y'a rien à faire, ça passe toujours pas. Elle me rappelle une autre de mes galettes d'ailleurs, une "Yun Chun Jinggu Da Bai Hao" de 2008 que j'avais récupéré chez ChaWangShop il y a 15 ans et qui a grosso modo les mêmes travers. Confusion, débalancement, liqueur épaisse avec des saveurs qui m'évoquent l'eau. Elles étaient rangées l'une près de l'autre, la contamination n'est pas impossible.

Qu'est-ce qu'on fait avec nos mauvaises pioches ? C'est beaucoup de thé à mettre au compost. Pensez-vous que mes écureuils aimeraient en grignoter les feuilles ? Je ne me vois pas refourguer cette galette à quelqu'un d'autre... ou alors en présentant des excuses quoi. Peut-on cuisiner du mauvais sheng ? Faudrait que je trouve une recette qui fonctionnerait avec ces saveurs, mais c'est tellement timide dans la tasse que j'ai l'impression que ça n'apporterait pas grand-chose au plat que j'en ferais. Une sauce à faire réduire peut-être... mais pour aller avec quoi ?

Bon. J'ai le temps d'y penser, je suppose. C'est pas comme si la galette allait se faire pousser des pieds pour partir en courant. 

(Mais si elle y songe je vais pas l'en empêcher.)


2013, Mu Shu Cha bio, Mengku Rongshi, Yunnan Sourcing

 

Deux matins ensoleillés à la suite, je suis comblé.

Mes petits écureuils se portent bien, j'en ai maintenant trois qui viennent se nourrir de noix de coco, noisettes en écale, et grains de maïs à ma fenêtre. Demain je crois que je leur offrirai des morceaux de carotte crue, histoire de varier les plaisirs.

Mes thés se portent encore mieux : c'est le troisième jour que des feuilles testées pendant la mauvaise période fin octobre / début novembre retrouvent leur pleine vigueur dans ma tasse, et ça c'est toujours un grand plaisir. C'est au tour de la MuShuCha 2013 aujourd'hui (encore disponible chez Yunnan Sourcing, mais à quel prix ! enfin c'est un thé de 12 ans je suppose...). J'avais un souvenir très net de l'avoir trouvée agressive et sans saveurs le mois passé, maintenant elle me rappelle la galette 2006 que j'adore. Un beau succès.

Des copains m'avaient dit à son achat de ne pas trop me faire d'idées car la qualité des feuilles a changé après le boom de 2007, mais franchement à la boire je ne suis pas sûr d'être bien d'accord. C'est moins généreux en parfums musqués et fruités peut-être, un peu plus vert et sec que dans mon souvenir, mais j'y retrouve le même raffinement incisif, la même finesse des parfums de tête, le même foisonnement de la texture et des saveurs, et la même charpente charnue qui soutient l'ensemble. Le producteur a fait de son mieux pour recréer l'assemblage et pour moi c'est franchement réussi.

Je pense qu'il faut surtout retenir que la 2006 avait passé 4 ans de plus dans le Yunnan avant d'arriver chez moi parfaite pour boire. Celle-ci était arrivée l'année après son assemblage et beaucoup trop verte pour dégustation immédiate. Les différences pourraient finalement n'être dues qu'au stockage. Et ce qui se trouve dans ma tasse est très, très bon.

Dans tous les cas, pour une galette qui m'avait coûté 23 dollars à l'époque, je suis plus que comblé. C'est un joli puerh que je vais boire avec plaisir, et laisser évoluer avec encore plus de plaisir.

Est-ce que je payerais le prix d'aujourd'hui pour une galette complète ? Certainement pas à l'aveugle ou sur les recommandations d'autrui comme j'avais fait à l'époque. Mais j'en prendrais bien un échantillon et, si ça me plaît, alors là je n'hésiterais pas. Une centaine de dollars pour un thé de 12 ans, comparé à la MuShuCha 2006 qui était 70 dollars en 2014 ? Pour une fois, ça le fait. Ça le fait même très bien. 


lundi 17 novembre 2025

Cétacé, dit la baleine | 2025, Tamaryokucha, Kancha Tea

Il y a les jours où je me sens volubile, puis il y a les autres, où le silence me convient mieux. Ces jours-ci c'est le silence qui prime. La nature semble me suivre avec cette neige qui continue de tomber et assourdit tous les sons (sauf peut-être celui de mes grognements envers les déneigeurs et leurs machines, mais ça c'est une autre histoire).

Mes envies de thé sont difficiles à cerner sur des jours comme ceux-ci. C'est comme si je voulais à la fois retrouver dans ma tasse quelque chose de très vert, une fraîcheur vitale, mais aussi quelque chose de plus chaud et lourd, réconfortant, l'équivalent liquide d'une couverture douce dans laquelle s'envelopper. Hier c'est l'envie de chaleur qui a gagné... aujourd'hui, je crois que je vais revisiter le Tamaryokucha de Kancha dont j'avais fait une première dégustation ici il y a 10 jours.

J'ai presque tout tenté jusqu'ici. Les mini infusions dans mon petit bidule, les infusions en grande théière, même le grandpa style, rien n'y fait. J'ai toujours soit une liqueur sans saveur ou un truc acide et agressif en tasse. Je ne cacherai pas que ça commence à m'embêter, donc je vais tenter aujourd'hui de suivre les indications de Kancha à la lettre et on verra si c'est mieux. Julien écrit "4g pour 100ml / 80° / 50 à 60 secondes" comme paramètres pour Senchado, l'équivalent japonais du Gongfu Cha (si j'ai bien compris), alors zou.

J'emprunte une théière japonaise que j'avais offert à ma coloc il y a une dizaine d'années mais qu'elle n'emploie que peu, et dans laquelle je devrais être en mesure d'infuser les quantités indiquées. C'est une terre très dure, d'une qualité moyenne mais qui fera l'affaire car n'ayant pas grand effet sur le thé. Si la liqueur est toujours mauvaise après ça, basta.

110 ml, 50 secondes. C'est difficile d'avoir une verse précise quand on a une grosse bouilloire à la main et que l'ustensile repose en équilibre précaire sur une petite balance. 10 ml de différence, je trouve que je m'en suis bien tiré.

La liqueur est d'un vert néon qui me rappelle le soda Mountain Dew, mes photos ne lui rendent pas justice. Et le résultat ?

Ça va... mais sans plus. 

Ça ressemble beaucoup à ce que j'avais eu sur mes premiers tests dans mon petit bidule. Un poil trop léger peut-être, j'aurais dû faire 60 secondes. Malgré ça je sens le même fond agressif derrière, qui est juste à la limite de la morsure. Une deuxième infusion me donne des résultats similaires, ma dégustation s'arrête là car je suis déjà à la limite du reflux acide.

Je pourrais continuer à remettre en question mes techniques d'infusion, la qualité de l'eau et de mon matériel, les conditions mentales et physiques dans lesquelles j'étais au moment de boire, etc. Mais autant l'eau que les ustensiles me donnent des liqueurs tout à fait extraordinaires avec d'autres thés du même genre. Donc... non. Je lui ai laissé le bénéfice du doute assez longtemps, mais là ça suffit. Julien mentionne que c'est un thé quotidien, donc c'est pas censé être un truc haut de gamme à la base et je pense que la réponse se trouve bien là. Cette acidité qui me dérange l'estomac sera présente peu importe la qualité d'eau ou d'ustensiles que je choisis.

Ça me fâche un peu, je ne vais pas le cacher. Je ne suis pas riche, mes revenus sont bien en-dessous de la limite de pauvreté au Québec. Tomber sur une mauvais pioche après avoir économisé pour m'acheter des produits de luxe, ça fait mal au porte-feuille. Heureusement que les autres thés dans la même commande sont très bons et autrement plus faciles à infuser.

Sinon il est bien goûteux ce tamaryokucha, je peux comprendre comment quelqu'un qui n'a pas l'estomac sensible peut l'apprécier. Et je suis sûr que j'arriverais à le cuisiner d'une façon ou d'une autre car il est bourré d'umami et de saveurs qui s'accordent bien avec le riz, les fruits de mer, la sauce soya. J'imagine qu'il serait aussi superbe en simple infusion accompagnant ce genre de repas, là où son acidité serait tempérée par la nourriture et sa complexité magnifiée par l'accord de saveurs. Je vais le tester en ochazuke, tiens. 

Bref, c'est pas grave, c'est pas perdu. C'est juste dommage car à la base, je l'avais acheté pour le boire dans des conditions bien différentes. Mais je suppose qu'il me faudra apprendre, et voilà tout.

Avec un peu de chance, le prochain chapitre de ce thé sera beaucoup plus satisfaisant. 

vendredi 14 novembre 2025

Anxié-thé | 2025, Dong Ding de M. Nen Yu, Camellia Sinensis


Le Lam Dong Bai Hao d'hier était très très caféiné. C'est dans l'après-midi surtout que ça s'est confirmé, avec une énergie fébrile et nerveuse qui ne m'a pas quitté et m'affecte encore un peu aujourd'hui. J'allais d'ailleurs mettre de côté le thé pour la journée, mais quelques minutes de soleil au réveil m'ont fait changer d'idée... ce n'est probablement pas bien sage. Il y a des thés qui agitent et d'autres qui apaisent, il n'y a plus qu'à souhaiter que je connais suffisamment celui que je bois pour savoir dans quelle catégorie il se classe. 

Ce Dong Ding de M. Nen Yu, je l'ai "rencontré" pour la première fois à l'été 2013, quand j'étais allé renflouer mes stocks de wulong frais et qu'on m'avait proposé d'essayer celui-ci, qui venait d'arriver. Sa torréfaction légère donnait dans la tasse des parfums joueurs, floraux et caramélisés à la fois, accompagnés de jeux de texture en bouche qui m'ont immédiatement enchanté. Malheureusement c'était un cru exceptionnel dont je n'ai jamais retrouvé la richesse sur les années subséquentes. Je continue à en faire l'un de mes thés quotidiens, surtout qu'il est somme toute assez bon marché (comparé au reste du marché), et continue à espérer qu'un jour il sera aussi bon que le premier que j'ai goûté.

Alors, qu'est-ce que ça donne ce cru 2025 ?

Je dirais qu'il a quelque chose de liquoreux. On m'a dit à la boutique que c'était systématiquement celui qui s'accorde le mieux avec les fromages et je comprends pourquoi. Il possède une rondeur maltée, légèrement tannique, qui me rappelle la charpente sucrée du vin de Marsala avec lequel j'ai cuisiné hier. Les fleurs de la première tasse s'effacent vite, mais c'est une transformation plutôt qu'une disparition... et la liqueur est très ronde, très "pleine", il y a quelque chose qui se passe sur les trois registres (notes de tête, de coeur, et de base).

Pour le reste... j'avoue que je n'en suis pas complètement sûr. J'avais un odorat très fin avant 2020, mais la Covid est passée par là et j'ai mis des années à retrouver un niveau de sensibilité suffisant pour apprécier le thé. Pour être honnête, j'ai même failli demander au FAT de supprimer mon compte pendant ces années-là. Chaque nouvelle annonce d'une OST me faisait l'effet de coup de poignard.

Heureusement j'ai attendu, une partie de mon odorat est revenu, et aujourd'hui je déguste avec plaisir. Mais je ne vais pas me leurrer : déceler les notes les plus fines, c'est fini. Un thé qui a du coffre comme celui-ci, je perds la capacité d'en percevoir les subtilités. Tout se mêle en un accord harmonieux (ou pas), mais je n'arrive plus à en goûter les notes individuelles. Peut-être qu'avec le temps j'y arriverai, mais là tout de suite c'est physiquement pas possible. 

Donc je peux dire que c'est rond, riche, puissant, moins sucré en bouche qu'on s'y attendrait vu ce que ça sent mais avec une rétro-olfaction mielleuse incroyable et une belle épaisseur... et ça s'arrête là. Je ne peux rien donner de plus précis. Ma coloc le trouve très fruité... moi, pas trop. Je le trouve liquoreux, avec des textures en bouche qui me donnent l'impression de manger un repas plutôt que de boire un thé. 

Je n'y trouve pas l'aspect vif et joueur du cru 2013. Dommage. 

Il est quand même superbe, surtout sa rétro-olfaction sucrée et parfumée. Vraiment, je l'apprécie beaucoup.

Le soleil n'a pas duré, et maintenant la neige reprend. Malheureusement, les prévisions me disent que ça ne va pas s'améliorer d'ici la fin de novembre. Je suppose qu'il faudra garder un oeil ouvert et profiter de ses rayons quand ils apparaissent... et peut-être aussi refaire mes stocks de vitamine D, puisque je me sais sensible à la dépression saisonnière. 

Ma dégustation se termine, je me sens un peu plus apaisé. Ce n'est pas parfait, mais après faut laisser au corps le temps de se remettre. Dans un cas comme dans l'autre, j'avais raison sur ce point : c'est un thé qui apaise et me fait du bien. 

jeudi 13 novembre 2025

Wulong, mon amour | 2025, Lam Dong Bai Hao, Lam Dong, Vietnam, Camellia Sinensis


Hier après-midi j'ai appris que la grève des transports en commun de Montréal s'est terminée, ou plutôt a été cassée. Les choses ne sont pas réglées, les négociations autour de la table continuent et je souhaite aux employés une résolution acceptable, mais en attendant le service reprend. Et ça, pour moi en tout cas, ça veut dire une ligne directe à la boutique Camellia Sinensis que je m'étais promis de visiter dès que les transports retrouveraient un horaire normal.

Promesse tenue. 

Je regrette de n'avoir pas amené mon appareil photo. La rue St-Denis était magnifique, noire de monde comme d'habitude, coiffée de neige et de pluie et pourtant colorée par les dernières feuilles d'automne, les lumières des boutiques, les panneaux d'affiche... Une sorte de New York à l'échelle humaine, avec le charme typique de l'architecture québécoise d'il y a 100 ans mêlée des avancées technologiques du monde moderne. Un paradis urbain qui me ramène tout droit au début de ma vingtaine quand j'y étudiais, car malgré le temps qui passe l'ambiance n'y a que peu changé.

J'aime Montréal. Retrouver le Quartier Latin l'espace d'un moment a été un vrai plaisir. Il faudra que j'y retourne quand les beaux jours reviendront. 

Bref. J'en suis revenu avec quatre thés, trois wulong et un kamairicha qui m'a été chaudement recommandé en remplacement des sencha que je zieutais. (Apparemment la meilleure période pour acheter les sencha frais arrivé c'est début août. Je prends note.) 

L'un des wulong avec lesquels je suis revenu c'est un Oriental Beauty qui vient du Vietnam. Il n'était pas du tout dans ma ligne de mire, moi je regardais plutôt le Guei Fei, mais l'une des employées est venue m'en offrir une tasse et woah. Les parfums ! Les saveurs ! J'ai été conquis immédiatement. Au diable la dépense, je m'en suis récupéré 25g et franchement j'ai bien fait. Je n'ai qu'à humer les feuilles sèches pour le savoir.

C'est celui que je me prépare ce matin. 

Il est absolument magnifique. J'ai mis 5 grammes dans mon gaiwan et honnêtement je suis tenté de diminuer la dose pour la prochaine fois, car il me fait de ces liqueurs concentrées ! 10 secondes sur la deuxième et c'est très fort, à la limite d'être trop pour moi. Je le déguste à petites gorgées, les yeux mi-clos, accompagné d'un petit écureuil qui grignote les grains que j'ai laissé pour lui devant ma fenêtre.

Entre les shu des deux derniers jours et celui-ci, je me sens revivre. Mes thés sont bons, mes matins sont calmes, je me sens l'esprit clair et le corps centré malgré quelques douleurs qui persistent. Ça faisait quelques semaines que je ne m'étais pas senti aussi bien. 

La neige fond doucement aujourd'hui, c'est plus chaud. Je ne sais pas si ça sera suffisant pour faire fondre la pile qui s'est accumulée dans le jardin, mais ce n'est pas bien grave. J'aime bien cette température, quand l'air chaud porte la fraîcheur de la neige, que les trottoirs sont dégagés mais que les plantes en dormance sont encore ensevelies. J'y trouve une magie dans l'air qui se fait plus discrète en d'autres temps de l'année. Question de liminalité, peut-être. 

Mes écureuils gourmands s'arrachent les noix que j'ai laissé pour eux, cette énergie par temps froid c'est très bon signe. Je ne les avais pas vus depuis la première chute de neige mais ils sont bien gras et actifs, je suis maintenant rassuré. C'est bientôt la saison des amours pour eux, la nourriture supplémentaire leur donnera un avantage.

Quatrième infusion, toujours à 20 secondes. Enfin, je sens qu'il est temps de commencer à pousser. Ce muscat mielleux accompagné de fruits cuits, quels parfums, vraiment. Je ne suis pas tea drunk mais je sens que ça pourrait arriver dans d'autres circonstances, si je mettais de côté l'aspect analytique peut-être, si je n'étais pas en train d'écrire ce billet. La liqueur est d'une couleur soutenue, orange rougeâtre, qui me rappelle celle des feuilles mortes encore fraîchement tombées. Je ne me lasse pas de la contempler, d'en humer les parfums qui embaument la pièce entière.

Vraiment, j'ai l'impression de tomber dans la dithyrambe là, mais c'est parce que je prends tellement de plaisir à cette dégustation. Et puis ça faisait si longtemps que je n'avais pas dégusté d'Oriental Beauty, qui est l'un de mes préférés. Ce ne sont pas des thés bon marché, je n'ai pas souvent l'occasion de m'en offrir une tasse. 

Je pourrais continuer à m'étaler mais à ce stade, j'avoue, je n'ai plus rien à dire... c'est bon, c'est parfumé, c'est chaud, c'est réconfortant, et ça me reste en bouche d'une façon très agréable. Bref, je vais laisser le thé me parler de lui-même, et moi me confiner au silence une heure ou deux. Ça fera du bien à tout le monde.

mercredi 12 novembre 2025

Shu du Matin, Chagrin | 1990, Kunming 78101, Camellia Sinensis

 

Mon shu d'hier soir était tellement bon (malgré l'insomnie qu'il m'a donné) que j'ai eu envie d'en tester un deuxième tout de suite. 

Puisque je parlais de notes âgées dans mon dernier billet, je me suis tourné vers le shu le plus vieux de ma collection (qui n'est plus disponible chez Camellia Sinensis mais dont la page a été préservée sur archive.org), pile poil celui avec lequel je le comparais justement. Je voulais en voir l'évolution et savoir si ma première impression se confirme... 

Au nez, les feuilles sèches sentent bon nos forêts d'ici. J'ai l'impression d'y humer tout un écosystème : les conifères résineux, le bois mort et sec qui craque sous les pieds, le bois mort et humide envahi de champignons, l'humus en décomposition (mais un truc propre hein), les rochers qui parsèment la terre, bref c'est comme un parfum qui tente de reproduire une impression de forêt photoréaliste, j'adore. 

Même chose qu'hier, 4.6g pour 150ml, deux rinçages, première infusion à 30 secondes, on adaptera pour la suite. Déjà au nez j'ai des choses différentes, un aspect boulanger un peu plus prononcé, toujours cette impression de forêt sombre, humide, intouchée et pleine de secrets. C'est à la limite d'être trop infusé je pense, il faudra que j'adapte les suivantes. En tout cas c'est rond, c'est bon, et ça me donne l'impression de redécouvrir une famille de thé sur laquelle je ne m'étais que peu penché à l'époque. 

C'est peut-être sur les shu que je trouverai une connexion plus marquée avec le dieu auquel je suis dédié, finalement. Les sheng c'est une chose, une belle chose même, mais ce que j'ai dans ma tasse en ce moment c'est un autre registre. Un autre genre de nature, pas celle qui déborde de vie, l'autre qui inclus la mort, la vie dans la mort, la vie qui profite de la mort. Hmm. J'y reviendrai. 

La saveur qui me reste en bouche m'évoque aussi l'atelier de lutherie où j'étudiais il y a 15 ans, à peu près à la même époque où j'ai acheté ce thé. Le côté boisé poudreux et résineux, c'est exactement le parfum qui flottaient dans les couloirs... mais il y a aussi une sorte de minéralité prononcée qui me rappelle l'odeur des outils de fer avec lesquels nous travaillions et qui était omniprésente dans les classes. Je serais curieux d'infuser ce thé en purion pour voir. Je pense que cet aspect minéral en serait magnifié. Prochaine fois. 

Vraiment, je passe par toutes les émotions et n'en suis encore qu'à la première tasse. 

Dans la deuxième je découvre cette composante fraîche épicée dont Camellia Sinensis parlait. Ils la qualifiaient de "note anisée"... et je suis d'accord ! Mais cette note, je la trouvais aussi sur mon thé d'hier. Et je ne l'avais pas du tout identifiée comme étant de l'anis, pour moi c'était une composante de la fraîcheur résineuse qu'on trouve dans les parfums de forêt. Comme quoi, avec des références différentes et une attention sérieuse à ce qu'on boit... 

Je ne m'ennuie pas encore de faire des dégustations en finesse cela dit. Ils peuvent garder leur anis (même si maintenant que je l'ai identifié, ça se développe sur la langue), je vais continuer de m'enfoncer dans ma forêt profonde. 

Tout est encore calme ce matin et je dois admettre que ce silence me fait un bien fou. C'est souvent comme ça, les jours de neige. L'un des avantages de l'hiver peut-être, l'un des seuls, ce calme prolongé de la faune animale et humaine au petit matin. L'été, à cette heure, les oiseaux et les enfants tiennent un vacarme assourdissant. Qui est porteur de vie, certes, mais qui ne me fait aucun bien quand j'ai les nerfs à vif, au sens propre comme au figuré. 

Deuxième, puis troisième infusion, la liqueur est maintenant bien noire et sent bon la boulange. Je ne retrouve pas du tout cette saveur dans la tasse, mais j'y perçois cependant une rondeur sucrée dans une texture bien épaisse, presque poussiéreuse. Ça me déstabilise, cet aspect poudré très prononcé qui finalement s'accorde bien avec la poudrerie qui tombe encore en fine couche.

Un thé de 35 ans, quand même. L'année de naissance de mon plus jeune frère. Il détesterait ce thé à coup sûr. C'est pas grave, je vais l'apprécier pour lui.  

Les infusions s'enfilent, je me rend compte que mes pensées divaguent, sautent d'un sujet à l'autre sans jamais se poser très longtemps. Je ne sais pas si c'est un effet du thé que je perçois beaucoup moins sur le corps contrairement à celui d'hier, ou si c'est simplement l'humeur d'aujourd'hui. Je me sens éparpillé, peut-être un peu brouillon, prêt à tout faire passer au microscope l'espace d'une minute ou deux sans avoir l'élan d'analyser quoi que ce soit. Observer sans réfléchir. Comme si j'étais renvoyé à un état presque animal finalement, qui fonctionne sans les mots sur un instinct sans nom. 

Pourtant je ne me sens pas ivre comme hier, ce thé ne me monte pas à la tête du tout. Il est calme et posé, l'orchestre sur lequel s'appuie le soliste. 

Alors, est-ce que c'est plaisant ? Absolument. Mais est-ce que c'est un grand moment ? Franchement... non. Pourtant il est plus complexe, il a une meilleure tenue en bouche. Qu'est-ce qui se passe ? C'est l'énergie qu'il me laisse, je crois. L'autre avait une force vitale tranquille que je ne perçois pas du tout ici, du coup j'en reste moins impressionné. 

Faut dire, l'autre était un Gong Ting, un assemblage fait essentiellement de petites feuilles et de bourgeons, alors que sur celui-ci les feuilles sont beaucoup plus larges. L'autre avait aussi été finement travaillé. Celui-ci, je n'en suis pas sûr. 1990 c'est de la vieillerie, les dernières années d'un paysage de thé "traditionnel", complètement différent de ce qu'il est aujourd'hui. Si je me souviens bien, le shu n'avait pas encore trouvé ses notes de noblesse et sa fabrication utilisait plutôt des feuilles de basse qualité, les trop grandes, les récoltes d'automne, etc. Je serais surpris qu'un producteur de l'époque ait osé faire du shu avec une récolte de bourgeons de printemps... Et ce n'est certainement pas un thé auquel j'aurais eu accès, s'il existe. 

C'est très bon quand même, hein.

Non, vraiment. C'est un très, très bon thé. Une grande qualité de stockage, une rareté, c'est une chance inouïe de pouvoir en déguster quelques grammes. On est très loin d'un thé de tous les jours. C'est complexe, c'est riche, ça se déploie plusieurs minutes en bouche. C'est juste que malheureusement pour lui, j'en ai bu un autre hier qui était encore meilleur et il a du mal à soutenir la comparaison.

Bon, voilà. Les déneigeurs sont passés, ils ont laissé des mottes de gadoue durcie directement derrière les voitures, je vais bientôt devoir sortir dégager tout ça. Mon silence se termine... et une partie de la paix s'en va aussi car il y a peu de choses qui m'enragent comme devoir repasser derrière une machine qui a fait un travail de chafouin. 

Mais bon, faut le prendre avec philosophie je suppose. C'est l'un des incontournables de l'hiver au Québec. Et la saison ne fait que commencer... heureusement qu'il me reste plein de shu à tester.